L'édito de Pascal Boniface

« Mémoire de paix pour temps de guerre » – 3 questions à Dominique de Villepin

Édito
23 février 2017
Le point de vue de Pascal Boniface
Dominique de Villepin, diplomate, fut respectivement ministre des Affaires étrangères (2002-2004), ministre de l’Intérieur (2004-2005) et Premier ministre (2005-2007). Il répond à mes questions à l’occasion de la parution de l’ouvrage « Mémoire de paix pour temps de guerre », aux Éditions Grasset.

Alors que la plupart des dirigeants européens s’inquiètent des déclarations de Donald Trump sur l’obsolescence de l’OTAN, vous estimez au contraire que cette organisation est néfaste. Pourquoi ?

Il est vrai que je n’ai jamais caché ma désapprobation vis-à-vis de la réintégration de la France au sein du commandement intégré de l’OTAN, et ce d’autant plus que nous n’en tirons guère d’avantages, que ce soit en termes d’influence ou d’opérabilité. J’estime que cette alliance encourage les postures guerrières de nos démocraties et la reconstitution d’une logique de blocs et d’un climat international hasardeux – car elle appelle de fait à la constitution de contre-alliances – pour contrer le retour de la Russie et l’émergence de la Chine. Nous prenons le risque d’un positionnement belliqueux et expansionniste, qui ne sert pas les intérêts de l’Europe.

Je crains surtout que l’OTAN, parce qu’elle est en partie guidée par des principes moraux et idéologiques, ne contribue à accroître la possibilité d’une escalade militaire, notamment aux frontières de l’Europe. Aujourd’hui, face aux craintes réciproques des anciens "satellites" soviétiques et de la Russie, nous avons plus que jamais besoin de créer du dialogue et des partenariats économiques et culturels, plutôt que d’assister de façon impuissante au risque de la militarisation des esprits en Europe de l’Est. Il faut être capables de désamorcer la potentialité d’une nouvelle confrontation dans la région, alors que la crise ukrainienne a considérablement marqué les esprits et tendu la relation entre la Russie et l’alliance.

Avec l’élection de Donald Trump et les doutes qu’a exprimé le nouveau président sur la pérennité de ce mécanisme de défense, l’occasion nous est donnée d’une part de relancer le débat pour un meilleur partage des responsabilités au sein de l’OTAN, et, d’autre part, de retrouver l’initiative d’une politique de défense commune, car les Européens devront quoi qu’il arrive pouvoir garder leur destin en main en assurant leur propre sécurité. Cela peut commencer par la mutualisation des armements, la création d’un État-major européen, la formation de forces européennes d’interposition en zone de conflit…

Pourquoi niez-vous le concept de « gaullo-mitterandisme » ?

Je trouve ce concept étrange. Cette volonté de vouloir concilier deux personnalités aussi distinctes et opposées que Charles de Gaulle et François Mitterrand me paraît quelque peu forcée. Elle semble vouloir réunir en un seul bloc les héritages laissés par deux figures majeures de la Vème République, que tout a opposé ou presque, dans une tentative d’alliance des inconciliables qui relève à mon sens de l’artifice. François Mitterrand se serait-il retrouvé dans une filiation avec la politique étrangère gaullienne ? Il est permis d’en douter.

Ils ont déployé chacun une vision personnelle de la France à deux époques bien différentes : celle de la reconquête d’un rang perdu sur la scène internationale d’un côté, et celle du maintien de ce rang, de l’autre, dans un contexte de complexification et d’éclatement de l’ordre mondial. En ce sens, la politique étrangère de François Mitterrand s’est révélée assez distincte de celle initiée par le général de Gaulle. Qu’on songe pour s’en convaincre au soutien français à la politique américaine lors de la course aux armements, qui eut lieu en Europe sous l’égide de l’OTAN, ou encore à la participation de la France à la guerre du Golfe de 1990-1991. Par bien des aspects, la politique étrangère menée entre 1981 et 1995 fut plus conservatrice que non-alignée. Surtout, la politique de François Mitterrand est déterminée par le choix majeur d’une Europe de plus en plus fédérale, de l’Acte Unique à Maastricht, perçue comme une protection du rang de la France face aux risques liés à la puissance économique allemande et à la réunification. Le général de Gaulle agissait au nom d’une vision de l’Europe totalement différente, essentiellement politique, fondée et centrée sur l’alliance franco-allemande depuis le Traité de l’Elysée.

En réalité, cette fusion du « gaullo-mitterandisme » traduit plutôt un désir de continuité de la Vème République, au-delà de l’alternance très marquée en 1981. Il s’est agi d’exprimer la pérennité des grands équilibres de la politique extérieure française, notamment sur le plan des principes – indépendance, dialogue, responsabilité multilatérale. Ce qui est intéressant, c’est le consensus qu’elle a réussi à créer autour de la Vème République, conçue comme un tout cohérent et équilibré. En un sens, elle prend l’aspect du mythe, et est une construction qui permet de réunir tous ceux qui se reconnaissent comme républicains derrière un même drapeau.

Ce qui relevait au départ d’une concorde symbolique est devenu après 2007 un effet de contraste avec une nouvelle doctrine, plus néoconservatrice, car les nouveaux clivages en politique étrangère traversent aussi bien les héritiers du gaullisme que du mitterrandisme.

Vous regrettez à de nombreuses reprises la prévalence en France de l’aspect militaire sur l’aspect politique, du ministère de la Défense sur le Quai d’Orsay. Pouvez-vous développer ?

Ces dernières années, la France a commis l’erreur de privilégier trop souvent l’outil militaire en lieu et place de l’outil politique qu’est la diplomatie. En Libye, au Mali, en Centrafrique puis en Irak, c’est d’abord le ministère de la Défense qui a pris l’ascendant sur le ministère des Affaires étrangères en imposant son efficacité, sa réactivité et son adaptabilité. La réponse militaire, du fait de l’entraînement et des capacités d’anticipation de nos armées, a l’avantage d’être disponible dans l’urgence et d’offrir une solution de choix pour le politique sommé de réagir face à une crise. Mais il ne suffit pas de gagner la guerre pour gagner la paix ; ces interventions militaires ne peuvent constituer qu’une réponse ponctuelle à un problème donné (l’avancée des groupes djihadistes sur Bamako ; celle de l’armée de Kadhafi sur Benghazi ; les massacres de Bangui) et ne sauraient pour autant remplacer la mise en place d’une stratégie politique digne de ce nom, ce que les militaires reconnaissent volontiers.

Le choix de l’intervention militaire sans stratégie politique de long-terme mise au service des populations, ne peut que panser momentanément une plaie qui ne manquera pas de se rouvrir, comme ce fut le cas dans les pays mentionnés plus haut. Notre diplomatie ne joue plus son rôle et commet des erreurs d’appréciation dramatiques. Elle ne nous permet plus d’être à l’initiative, aux avant-postes, mais semble au contraire entériner le fait d’avoir en permanence un temps de retard, se condamnant ainsi à n’être qu’essentiellement spectatrice des événements tragiques de notre époque.
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