L'édito de Pascal Boniface

Le terrorisme islamiste est la manifestation violente d’un véritable problème de société à l’échelle mondiale : la radicalisation d’une partie de la jeunesse

Édito
4 avril 2013
Le point de vue de Pascal Boniface
Marc Trevidic, juge d'instruction au pôle antiterroriste du tribunal de Grande Instance de Paris, vient de publier « Terroristes : les Sept Piliers de la déraison » (JC Lattès, 2013) où il y décrit le monde du terrorisme d'aujourd'hui et la mission périlleuse des juges ainsi que la position de la France face à ce phénomène. Il répond aux questions de Pascal Boniface, directeur de l’IRIS.
 
Pascal Boniface : Peut-on dire que la menace islamiste a remplacé la menace communiste ?

Marc Trevidic : Il serait plus exact de dire qu'une idéologie en a chassé une autre. L'idéologie communiste et le modèle de société qu'elle véhiculait ont périclité. L'idéologie communiste n'attire plus la jeunesse. L'idéologie à la mode, aujourd'hui, c'est l'islamisme, c'est-à-dire une version radicale de l'islam propre à changer, comme jadis le communisme, radicalement la société. Cependant, il est difficile de comparer la menace que représentait le bloc soviétique, à l'époque de la Guerre froide, et la menace islamiste d'aujourd'hui, beaucoup plus diffuse dans la société. Avec les Soviétique, on parlait de guerre nucléaire, de fin du monde. La menace islamiste est de moindre intensité.

PB : Vous écrivez : « Le terrorisme islamiste essaime, se répète. Pas les actions à moitié folles d’un Breivik. » N’y a-t-il aucun danger chez les suprématistes blancs ?

MT : Il est vrai que les suprématistes blancs ont fait des dégâts aux Etats-Unis, mais ils n'ont jamais réussi à vraiment s'exporter. Quelques individus très isolés, comme Breivik, ne peuvent pas constituer une menace pérenne. Ceci dit, personne ne peut prévoir l'avenir du terrorisme à long terme. Peut-être le terrorisme islamiste disparaîtra-t-il dans 20 ans et laissera-t-il place à d'autres formes d'extrémismes ? Ces formes seront soit des résurgences du passé (terrorisme anarchiste, d'extrême gauche, d'extrême droite) soit des formes totalement nouvelles (sans doute en lien avec les préoccupations du moment comme la protection de l'environnement ou la santé publique). Il convient toutefois d'insister sur le fait qu'un terrorisme récurrent ou pérenne, comme la menace islamiste d'aujourd'hui, nécessite un long délai d'incubation et de montée en puissance. Il a fallu trente ans pour en arriver à la situation d'aujourd'hui sur le front du terrorisme islamiste.
 
PB : Comment lutter non seulement contre les effets, mais aussi contre les causes du terrorisme islamiste ?

MT : Le terrorisme islamiste n'est que la manifestation violente d'un véritable problème de société à l'échelle mondiale : la radicalisation d'une partie de la jeunesse. Sur le terrain favorable d'une jeunesse sensibilisée à des thèses extrémistes, et pour dire habituée à celles-ci, la violence terroriste trouve sa source. Sans idéologie radicale, il ne peut pas y avoir de terrorisme. Néanmoins, il existe des causes différentes à la radicalisation selon les endroits de la planète. La jeunesse musulmane a été attirée par l'islamisme, en particulier au Maghreb, au Sahel, et au Moyen-Orient, en réaction contre des dictatures sur fond d'appauvrissement de la population et de corruption. L'essor économique et la démocratie paraissent donc être deux remparts essentiels à la montée de l'islamisme. En Occident et aux États-Unis, cependant, le fait de donner du « pain » ne suffit pas. La jeunesse occidentale cherche une idéologie qui puisse satisfaire sa soif de pureté. Il s'agit donc d'une radicalisation plus intellectualisée qui se nourrit principalement de l'idée, constamment matraquée sur les sites islamistes, que l'Occident veut la disparition de l'islam et des musulmans et qu'il est du devoir de tout musulman d'abandonner les haillons de son identité nationale pour vêtir la robe blanche de l'appartenance à la communauté des croyants, le Oumma islamique. Le maintien ou la restauration d'une cohésion nationale, l'affirmation de principes républicains et laïcs et leur application effective paraissent être les seuls remparts efficaces. A ce titre, il convient de souligner des facteurs contraires au maintien d'un sentiment national, comme la suppression du service militaire ou l'absence de véritable reconnaissance des communautés religieuses. Sur ce dernier point, la Grande-Bretagne, en instaurant des contacts plus étroits et constants avec les communautés musulmanes et surtout, en admettant l'existence même de de ces communautés, a sans doute limité les dégâts par rapport au système français. Nier l'évidence, vouloir une intégration à tout prix, constituent des freins à la mise en place de structures efficaces avec les communautés religieuses qui peuvent maîtriser certaines dérives de leur jeunesse ou, à défaut, prévenir les autorités de la pente inquiétante prise par certains jeunes. La Justice, de son côté, ne peut que lutter contre le terrorisme, c'est-à-dire l'effet et non les causes. L'on peut toujours améliorer le système de détection et de suivi des individus susceptibles de préparer des actions terroristes mais, plus l'idéologie islamiste se développera, plus le nombre d'individus au profil potentiellement dangereux grandira. Il faut donc agir sur la propagation de l'idéologie islamiste et en particulier de l'idéologie jihadiste. Depuis 2002, cette idéologie a été diffusée dans tous les foyers, tous les milieux, par le biais de sites islamistes et il semblerait que l'on n’en prenne vraiment conscience qu'aujourd'hui. Évidemment, la lutte contre le Jihad médiatique ne peut passer que par une réelle volonté à l'échelle mondiale, ce qui n'est pas du tout le cas pour l’heure.
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