L'édito de Pascal Boniface

« Géopolitique des États-Unis » – 3 questions à Marie-Cécile Naves

Édito
12 juin 2018
Le point de vue de Pascal Boniface
Marie-Cécile Naves (http://mariececilenaves.com) est chercheuse associée à l’IRIS, spécialiste des États-Unis. Elle répond à mes questions à l’occasion de la parution de l’ouvrage « Géopolitique des États-Unis : 40 fiches illustrées pour comprendre le monde », aux éditions Eyrolles.

Pourquoi parlez-vous d’États « désunis » ?

Les États-Unis sont aujourd’hui, sans doute plus qu’à d’autres périodes de l’histoire contemporaine, un pays extrêmement contrasté. Ainsi, les inégalités socio-économiques se sont énormément creusées depuis les années 1980 et plus encore depuis la crise financière de 2007-2008. La classe moyenne est en voie de disparition parce que l’écart entre les plus démunis et les plus aisés s’est beaucoup accru depuis dix ans. C’est vrai dans tous les pays occidentaux, mais ça l’est de manière exacerbée aux États-Unis.

Selon les chiffres du Congrès, le revenu réel des 20 % les plus pauvres et celui de la classe moyenne − les 60 % suivants − ont crû de moins de 20 % entre 1979 et 2013, tandis que les 20 % les plus riches ont vu leur revenu doubler, et même tripler pour le 1 % supérieur. Il faut ajouter que l’éclatement de la bulle immobilière de 2007 a durablement endetté des millions de ménages.

De plus, bien que le taux de chômage ne cesse de baisser depuis 2010 – il atteint moins de 4 % aujourd’hui –, les emplois flexibles et peu qualifiés se multiplient, de nombreux emplois disparaissent dans l’industrie, l’énergie, l’agriculture et il n’existe toujours pas de salaire minimum obligatoire.

Par ailleurs, les clivages ethniques se sont accentués depuis la crise. Selon le Pew Research Center, au sein des classes moyennes et populaires, les familles blanches disposent d’un revenu quatre fois supérieur aux ménages africains-américains et trois fois supérieur aux ménages hispaniques. Cela ne fait pas pour autant disparaître le racisme contre les minorités, au contraire : celui-ci s’est accentué sous les présidences Obama – qui les cristallisait par sa personne même – et Trump – qui les encourage. Si les mariages mixtes progressent parmi les jeunes générations de toutes origines, surtout chez les Asio-Américains et les Hispaniques, les Noirs et les Latinos souffrent encore de relégation scolaire et professionnelle.

Enfin, la polarisation politique des États-Unis, entamée dans les années Clinton, entre les sympathisants démocrates et les sympathisants républicains, continue de s’accentuer. À titre d’exemple, concernant les discriminations « raciales » contre les Africains-Américains, la différence sur l’appréciation de cette réalité était de 13 points en 1994 contre 19 points en 2009 et 50 points en 2017 entre les sympathisants démocrates. Néanmoins, le rêve américain demeure un mythe vivace, même si la promesse de réussite pour tous est un leurre.

Trump n’est-il qu’une parenthèse ou représente-t-il un phénomène durable ?

Il faut continuer de prendre Donald Trump au sérieux. Depuis la campagne et son élection – le 8 novembre 2016 –, il est tentant de le qualifier de « fou », d’« idiot », d’« inconséquent » ou d’« impulsif ». Finalement, peu importe qu’il mérite ou non ses qualificatifs, car ses actes, ses changements d’humeur et même ses paroles ou ses tweets produisent des effets concrets, aux niveaux local, national et international, sur les plans économique, sociétal et diplomatique.

En outre, l’élection de Trump, même si elle a surpris tout le monde et Trump lui-même, même s’il a bénéficié d’un alignement des astres – forte abstention chez les démocrates, courtes victoires dans plusieurs États-clés, logique du collège électoral –, n’est pas le fruit du hasard.

Sa promesse de rupture avec Obama, consistant à considérer comme négative l’Amérique multiculturelle et ouverte sur le monde, à redonner aux États-Unis une « fierté » et une « grandeur » dans le monde, à revenir à une Amérique idéalisée, mythifiée, en référence aux années 1950 lorsque le pays dominait la planète, bénéficiait d’une forte croissance, où les droits civiques et la libération des femmes n’étaient pas à l’ordre du jour, tout ceci a séduit nombre d’Américains blancs peu diplômés et/ou déclassés, jusque chez les démocrates. Et ce, sans que Trump ne s’aliène les sympathisants républicains traditionnels – classes moyennes supérieures et aisées, milieu des affaires, libertariens et évangélistes – qui constituent la majorité de ses électeurs.

Par ailleurs, Trump incarne, pour les États-Unis, le populisme de droite et d’extrême droite qui remporte les élections les unes après les autres en Europe (Brexit, Hongrie, Autriche, Pologne, Italie, Slovénie) et ailleurs, ou qui s’approche du pouvoir (Allemagne, France). Le rejet des élites politiques, intellectuelles, médiatiques, parfois économiques, la haine du cosmopolitisme, des mouvements en faveur des droits des femmes et des minorités, nourrissent le projet politique d’une identité nationale « retrouvée », à savoir excluante, défensive, et basée sur un pouvoir autoritaire. C’est donc une tendance de fond qui semble se poursuive.

Concernant Trump, il est déjà en campagne pour 2020, son taux de popularité est de 40 % et du côté des démocrates, aucun leader et surtout aucun projet politique rassembleur n’émerge à ce stade. Les élections de mi-mandat de novembre seront un bon indicateur pour savoir si l’engouement qu’il a suscité persiste.

Pourquoi évoquez-vous une « guerre faite aux femmes par tous les moyens » ?

J’ai choisi ce terme de « guerre » pour dire que c’est un combat que Trump livre aux femmes – comme du reste tous les dirigeants populistes récemment élus qui, parmi les premières mesures qu’ils prennent après leur victoire, est celle de rendre l’accès à l’avortement plus difficile et de limiter les libertés des femmes.

Trump promet la restauration d’une Amérique patriarcale. On le voit dans de multiples domaines : après avoir coupé dans l’aide au développement et supprimé par décret les subventions aux associations qui, dans les pays du Sud, agissent pour l’accès à la contraception et à l’avortement, il vient de mettre un terme aux subventions fédérales au planning familial. C’est non seulement une manière de rendre l’accès à l’avortement plus difficile pour les femmes défavorisées, mais aussi une menace sur leur santé sexuelle au sens large (accès à la contraception, qui ne se limite pas à un objectif de contrôle des naissances, dépistage et traitement des cancers féminins, lutte contre les infections, etc.). Certes, les cliniques et hôpitaux qui perçoivent des subventions fédérales les reçoivent essentiellement de Medicaid, destiné aux plus démunis. Mais Medicaid est amputé aussi par des décisions de l’administration Trump qui détricote l’Obamacare petit à petit.

Sur le plan du travail, Trump cherche à favoriser l’emploi dit masculin : sortir de l’accord de Paris sur le climat est destiné à renforcer l’exploitation des énergies fossiles ; le protectionnisme sur l’acier et l’aluminium, à défendre la sidérurgie et l’automobile, etc. Inversement, lorsqu’il s’agit des secteurs professionnels où l’on trouve beaucoup de femmes, comme la culture, la santé ou l’éducation, qu’il ne cherche non seulement pas à soutenir, alors qu’il s’agit pour beaucoup d’emplois précaires ou mal payés, mais il choisit de couper dans les budgets fédéraux qui concerne ces secteurs... alors que le budget militaire a crû de manière exponentielle depuis un an. Ce n’est donc pas une motivation budgétaire, mais idéologique.

De plus, Trump est revenu sur une mesure d’Obama visant à accroître la transparence salariale dans les entreprises pour limiter les discriminations entre les femmes et les hommes et entre les Blancs et les minorités.

C’est un tour de force, mais Trump, le président républicain à la vie sans doute la plus dissolue, la plus immorale, divorcé deux fois, amateur de prostituées, empêtré dans des affaires de viol et de harcèlement sexuel, s’est ainsi assuré, jusqu’à présent, du soutien des religieux conservateurs.

 

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