L'édito de Pascal Boniface

Ce monde qui nous échappe – 3 questions à Virginie Martin

Édito
15 juillet 2015
Le point de vue de Pascal Boniface

Virginie Martin est politologue, docteure en sciences politiques, habilitée à diriger des recherches en sciences de gestion. Elle est professeure-chercheure à Kedge Business School et fondatrice du Think Tank Different. Elle répond à mes questions à l’occasion de son dernier ouvrage « Ce monde qui nous échappe : pour un universel de la différence », paru aux Editions de l’Aube, en avril 2015.


Selon vous, la France doit pouvoir porter un discours sur le nouvel universalisme qui serait celui des différences. Qu’entendez-vous par là ?


La République à la française, qui se proclame « une et indivisible », tend trop souvent à refuser de considérer les différences qui caractérisent ses citoyens. En fait, elle propose un « vivre ensemble », certes louable, mais qui a trop tendance à n’être qu’une sorte de pacte entre « clones ». Elle tend à homogénéiser, à invisibiliser les différences : de sexe, d’origine culturelle, ethnique. Elle intime une injonction à « faire un » et à s’intégrer ; cette injonction est parfois si surplombante, qu’elle demande souvent de gommer ce que l’on est.


Or, les individus contemporains se sont émancipés de certains jougs, ils entendent dire qui ils sont, dans une sorte d’empowerment à la façon de certains peuples colonisés qui se sont défaits de leur tutelle. Le vœu d’un universalisme, inscrit dans une République dont l’antienne est « intégrez-vous », revient parfois à une négation des altérités. L’universalisme des différences n’est pas un relativisme. Il prône certaines valeurs et notamment la mise en place d’une éthique minimale de « non-nuisance à autrui » (Ruwen Ogien). Un socle commun est un impératif. Mais ce socle ne doit pas être à ce point surplombant qu’il refuse de voir ses individus devenus hybrides, émancipés dans une société si complexe.


L’époque n’est plus, du fait de l’émancipation démocratique de chaque entité, à un lissage de ces dites entités. En fait, l’universalisme des différences est un point d’équilibre, entre ce socle d’éthique minimale et la reconnaissance des altérités, des marges. Dans ces temps modernes d’hybridation, d’émancipation, d’empowerment, d’agency et de performativité (Judith Butler), l’universalisme doit savoir faire avec ses différences. Il doit savoir faire avec Sarah Attar, athlète saoudienne courant voilée aux JO de Londres, Oscar Pistorius, athlète « transhumain » qui a couru parmi les valides, ou encore Rihanna, chanteuse d’origine dominicaine devenue égérie de Dior.


L’universalisme des différences s’inscrit aussi dans une démarche « intersectionnelle » et cherche à envisager l’Autre sous toutes ses aspects : le sexe, la classe sociale, l’origine ethnique, le handicap, la culture... Reconnaître simultanément toutes ces facettes permet une lecture complexe du monde. Finalement, l’universalisme des différences n’a d’autre but que la mise en place d’un socle ne rendant pas invisibles toutes les altérités.


Pourquoi écrivez-vous que le XXIe siècle a ceci de passionnant qu’il permet à bon nombre d’individus de porter leur identité ?


D’abord, parce que les processus démocratiques contemporains permettent leur émancipation. En donnant de nouveaux droits à des populations jusque-là dominées, les XXe et XXIe siècles ont offert les moyens certes imparfaits, mais réels, d’un empowerment. Des identités marginalisées ont revendiqué leur légitimité et contesté l’autorité du centre. Qu’il s’agisse de la Grèce d’A. Tsipras défiant l’Europe ou du Parti Pirate, la verticalité des grandes institutions est ouvertement questionnée.


Des approches, comme les cultural studies ou le queer, redistribuent ainsi le pouvoir aux périphéries. De la une du Times avec l’actrice transgenre Laverne Cox (Orange Is The New Black) à la White House éclairée aux couleurs du rainbow flag, ou au power couple Jay-Z et Beyoncé présents à la ré-inauguration de Barack Obama : les marges sont là. Les cultures longtemps ostracisées par les élites s’imposent et bousculent la norme.


Enfin, grâce aux progrès technologiques, le XXIe siècle est particulièrement propice à ces émancipations. Avec le Web, les distances réelles comme virtuelles sont raccourcies. Qu’il s’agisse de l’accès aux outils démocratiques, de l’émergence des marges ou de l’hybridation des cultures, tous ont été facilités par l’interconnexion des individus. Avec des moteurs de recherche et des réseaux sociaux accessibles à tous et à tout moment, Internet a court-circuité les voies traditionnelles de l’information et de diffusion, comme Netflix face aux chaînes traditionnelles. En s’appropriant cette technologie, notamment via le personal branding (via Twitter ou Instagram), les individus se sont connectés, passant de l’isolement à l’émancipation.


Faut-il admettre que nous ne sommes plus seuls à être au centre du monde?


Le rapport au politique des individus du XXIe a changé, il en va de même pour le rapport à la géopolitique. Mais, quand dans la formulation de cette question vous me demandez : « faut-il admettre que NOUS ne sommes plus seuls » au centre du monde, qui se cache derrière ce « nous » ? Ce nous, c’est certainement notre Occident, sorte de vieux colosse terrifié à l’idée de voir sa suprématie remise en question, et qui ne cesse de rigidifier ses rapports avec les autres. La géopolitique et la diplomatie doivent peut-être travailler à la mise en place d’un cosmopolitisme transculturel qui accepterait, dans une reconnaissance mutuelle, que d’autres points dans le monde brillent aussi.


Finalement, cet Occident par certains aspects « paranoïaque » et en proie à des extrémismes et des replis, ressemble parfois un peu à notre République à la française ; ce qui les caractérise est bien sûr louable (à savoir « faire commun »), mais ce commun est trop souvent excluant, c’est ce que j’appelais plus haut le commun entre « clones ».


L’Union Européenne, si elle dépassait ses tensions internes, pourrait (aurait pu ?) être le fer de lance d’une nouvelle forme de diplomatie, et porter le message d’un cosmopolitisme transculturel adapté au monde plat (Bruno Latour), rapide, complexe et hybridé dans lequel nous vivons.

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