L'édito de Pascal Boniface

A propos de « Goodbye Britannia » de Sylvie Bermann

Édito
18 février 2021
Le point de vue de Pascal Boniface


Mon point de vue sur l’ouvrage « Goodbye Britannia » de Sylvie Bermann, ancienne Ambassadrice de France à Londres, paru chez Stock.

« Suicide mode d’emploi » aurait pu être le titre du livre que Sylvie Bermann consacre au Brexit. « Comment ce pays dont l’influence avait été déterminante à Bruxelles, qui déroulait insolemment le tapis rouge aux entrepreneurs français et que Xi Jinping avait élu en octobre 2015 porte d’entrée vers l’Europe, à l’aube d’une période dorée, a-t-il entrepris de se saborder ? » se demande-t-elle.

Elle rappelle que le pays était l’incarnation de la mondialisation heureuse. Sa capitale était la nouvelle ville-monde après le succès des Jeux olympiques, plus créative que New York, capitale financière de l’Europe et du monde, capitale du droit et de l’arbitrage international, épicentre des médias prescripteurs pour le reste de la planète : Financial Times, The Economist, la BBC ; siège européen d’entreprises américaines, arabes, asiatiques.

Sylvie Bermann (qui est membre du Conseil d’administration de l’IRIS) a eu un parcours au Quai d’Orsay remarquable et remarqué, ayant entre autres occupé les fonctions de directrice des Nations unies, ambassadrice à Pékin, Londres et Moscou, et étant à chaque fois la première femme a occupé ces postes les plus prestigieux de notre diplomatie. Elle fut ambassadrice au Royaume-Uni au moment du débat et du vote du Brexit, dont elle fut une observatrice aussi attentive que médusée. Elle préside aujourd’hui le Conseil d’administration de l’Institut des hautes études de Défense nationale (IHEDN).

Selon elle, les brexiters appuient leur europhobie viscérale sur la nostalgie d’un pays et d’un monde qui n’existe plus : l’Empire britannique régnant sur toutes les mers ; le Commonwealth supposément soudé autour de la Reine alors que les Australiens et les Néo-Zélandais regardent vers Pékin et les Canadiens vers Washington. Les brexiters ont cru qu’en quittant l’UE, ils retrouveraient leur lustre perdu comme si leur déclin relatif n’avait pour seule cause que l’entrée dans le marché commun. Il faut ajouter l’illusion d’une relation spéciale avec Washington alors que le Royaume-Uni est au mieux un partenaire junior, et même encore moins que cela lorsque Trump était Président.

Le Royaume-Uni a perdu le rôle de pont entre l’Amérique et le continent européen. Peut-elle le remplacer par un « global Britain » !? C’est oublier que l’Allemagne a quatre fois plus d’échanges que le Royaume-Uni avec la Chine, l’Inde et bien d’autres pays… Ce qui prouve bien que le problème ne réside pas dans l’appartenance à l’UE.

Dean Acheson, ancien Secrétaire d’État américain, avait déclaré au lendemain de l’expédition de Suez : le Royaume-Uni a perdu un empire, mais n’a pas trouvé de rôle. Sylvie Bermann estime qu’aujourd’hui, alors qu’il a perdu son appartenance à l’Union européenne, il lui reste à trouver un rôle dans le monde.

Comme dans le crime de l’Orient-Express, il y a plusieurs « coupables », complices objectifs ou non. Le premier est incontestablement David Cameron dont le nom restera dans l’histoire comme celui qui aura fait sortir le Royaume-Uni de l’Union européenne par accident. Sylvie Bermann lui reproche de s’être sans cesse glorifié d’avoir guerroyé vaillamment contre l’Union européenne à chaque Conseil européen pour s’assurer un retour triomphal à Londres. « Comment ne pas laisser entendre à l’opinion britannique que c’était un adversaire et non pas un partenaire et allié ? » écrit-elle.

Si elle est moins sévère avec Theresa May, elle ne trouve aucune excuse à Boris Johnson, figure populaire et respectée qui a légitimé le Brexit alors qu’il a lui-même avoué avoir hésité. Pour tous, il était évident que le choix qu’il avait fait relevait de l’opportunisme pur et simple. Et c’est surtout un menteur impénitent.

Sylvie Bermann agrémente son étude -diagnostic du Brexit et de ses conséquences pour le Royaume-Uni – d’autres réflexions générales géopolitiques qui donnent à son livre un intérêt qui dépasse largement le cas du seul Brexit. Comme de surcroit, elle fait preuve d’un humour très britannique, la lecture n’en est que plus agréable.

 

Cet article est également disponible sur Mediapart le Club.
Tous les éditos