L'édito de Pascal Boniface

Entretien autour du « Foot Business : enquête sur une omerta » de Cash Investigation.

Édito
27 septembre 2013
Le point de vue de Pascal Boniface
 
Le 11 septembre 2013, l’émission Cash Investigation avait décidé de traiter du thème du foot business, avec une approche que j’avais critiqué sur les réseaux sociaux. Les auteurs de cette émission, Martin Boudot et Jean-Pierre Canet, m’ont alors contacté et s’en est suivie une rencontre qui nous a permis d’opposer nos points de vue. Extraits.
 
Pascal Boniface : Il s’agit ici de poursuivre le débat après l’émission de Cash Investigation diffusée le 11 septembre 2013 et intitulée « Foot Business : enquête sur une omerta ». Nous avons d’abord échangé sur les réseaux sociaux, j’ai critiqué votre émission, vous avez répondu. Le reproche principal que je vous fais est que l’émission est manifestement à charge et qu’elle contribue au football bashing. Je suis le premier à admettre que, notamment sur la multipropriété des joueurs, il y a des problèmes importants qu’il est nécessaire de signaler. Mais le fait est que l’émission donne une vision entièrement négative du football sans mettre également en lumière les aspects positifs.

Martin Boudot : Certes, il est possible d’avoir cette impression car finalement nous avons tenté de décrypter le système du football et de démontrer les manques, les défauts, le laxisme parfois, qui apparaissent à chaque niveau, c’est-à-dire le joueur, le club, la fédération, la fédération européenne, la fédération mondiale. Comme c’est une enquête d’investigation journalistique et que ce n’est pas un travail universitaire, nous avons, en tant que journalistes, envie de montrer ce qui ne fonctionne pas et comment cela pourrait mieux fonctionner. Il existe peut-être des lacunes dans l’enquête, notamment concernant le fait d’apporter des solutions, de montrer une certaine lueur d’espoir. Finalement, c’est ce que nous avons fait dans la dernière minute du sujet car nous savions qu’il fallait arriver à montrer des exemples plus positifs, ou du moins, révéler que les nations, en lieu et place des fédérations, commencent à demander des comptes.
En revanche, nous ne sommes pas partis avec l’idée de faire un sujet à charge et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, notre rédacteur en chef est un sportif. Qui plus est, je suis moi-même ancien éducateur de football et ancien footballeur. Enfin, avant de commencer l’enquête, nous ne savions pas ce que nous allions trouver. Nous ne connaissions pas cette histoire de fonds d’investissements. Nous avons également pris conscience que des agents de joueurs, au regard de leurs pédigrées judiciaires, étaient toujours licenciés alors qu’ils ne devraient plus l’être. Nous avons aussi découvert que sur des contrats que nous avions pu récupérer, il existait de la défiscalisation via des clubs étrangers, etc.
Nous ne sommes donc pas partis sur cette enquête avec l’intention de dénigrer le football. Nous souhaitions simplement pointer les problèmes de ce sport et décrypter le fonctionnement du business du football car nous sommes avant tout une émission d’investigation économique.

Jean-Pierre Canet : C’est effectivement notre fonds de commerce, sans mauvais jeux de mots, que de mener des enquêtes économiques puisque de toute façon tout est politique, mais tout est aussi économique. Les principales critiques positives que nous recevons depuis que nous avons lancé l’émission Cash Investigation sont que nous réalisons du vrai journalisme d’investigation à la télévision. Certes, il y a beaucoup d’émissions d’investigation de très bonne qualité comme Complément d’enquête ou Envoyé spécial. Mais peut-être que le ton de Cash Investigation est moins consensuel ce qui nous permet aussi de mieux capter l’attention du public. Nous avons une très grande liberté de travail et il en faut remercier France Télévisions.
Ce qu’il faut préciser, c’est que nous ne sommes pas là pour enfoncer des portes ouvertes mais pour pointer les choses qui ne vont pas. Certains nous reprochent de ne pas donner de lueurs d’espoir. C’est vrai qu’il faut que nous songions à des pistes de réflexion. Nous sommes peut-être là pour ça d’ailleurs aujourd’hui avec vous.
En revanche, quand nous nous lançons dans une enquête sur le football, c’est pour pointer les problèmes qui font que ce sport peut présenter des dérives. Avant de commencer, nous savions qu’il existait des problèmes avec les agents. En travaillant sur ces derniers, nous avons découvert les fonds d’investissement et des éléments incroyables sur ceux-ci, notamment qu’il y avait finalement un manque de régulation absolu de cette économie. Nous ne sommes donc pas partis sur les marchés truqués que vous connaissez bien.

Pascal Boniface : Comme je suis amateur de football et, contrairement à l’idée reçue, je ne pense pas que tout va bien dans le football mais, au contraire, qu’il y a des dérives et que si l’on souhaite que le football et le sport en général survivent, il faut y faire attention (dopage, paris truqués, racisme, etc.). Le problème est qu’il y a de la part des élites politiques et intellectuelles de ce pays un mépris relativement généralisé sur le sport et il faut également lutter contre cela. Car le sport en général amène du positif à la société, et ma crainte est qu’un téléspectateur pressé qui verrait votre documentaire pourrait en avoir pour conclusion rapide que ce sport est malade.  

Martin Boudot : Je pense au contraire que nous avons probablement redoré l’image du footballeur, pas du football certes, mais au moins du footballeur. A la fin de l’émission, la conclusion permet de comprendre pourquoi les footballeurs sont dans cette logique monétaire et financière. On commence à 11 ans à leur parler d’argent. Voilà dans quoi baignent les footballeurs. Quand nous avons posé la question à Eliaquim Mangala, 22 ans, il ne savait même pas à qui ses droits appartenaient. Donc, au contraire, nous avons montré que les agents, les présidents de fédérations, qui, exception faite de Platini, n’ont jamais tapé dans un ballon et sont là pour faire du business. Ainsi, à la fin du sujet, on se rend compte que le footballeur est au cœur d’un système qui le dépasse complètement.

Jean-Pierre Canet : Le footballeur, à la base, est un salarié, mais ses droits lui échappent petit à petit. Paradoxalement, il va s’enrichir, mais ses droits humains lui échappent rapidement. Les droits économiques sont plus qu’un droit à l’image. C’est vraiment toute sa carrière. Et les fonds d’investissement vont le tenir.
Je tiens à rajouter que par rapport à tout cet environnement que nous avons souhaité mettre en lumière, le footballeur n’est pas forcément à incriminer. Lorsque l’on parle de football bashing, ce sont souvent les footballeurs qui sont incriminés, et ce, régulièrement pour de mauvaises raisons, avec des analyses rapides. Et le message de fond qui est sous-jacent est : « Ces footballeurs racailles ne se tiennent pas bien ». Nous avons au contraire tenté de montrer en quoi le footballeur n’a pas grand-chose à voir avec les vraies dérives du football.

Pascal Boniface : Mais comment concilier les deux : porter le fer dans la plaie (dénoncer des dérives), sans être entrainé dans un mouvement où la partie équivaut à la formation du tout ? Et vous, en tant que journalistes, vous pouvez faire en sorte de dénoncer les scandales quand ils existent sans que le téléspectateur en conclut que tout est scandaleux.

Martin Boudot : Il est difficile de répondre à cette question. En effet, quand nous avons commencé à enquêter sur le football, nous nous sommes rapidement rendus compte qu’il a un tel degré de laxisme et de dysfonctionnement que les solutions que nous avions commencé à filmer (certains joueurs qui ont déserté le business pour revenir aux fondamentaux par exemple), nous n’allons pas pouvoir les montrer, sous peine d’éclipser d’autres éléments importants de l’enquête.
Qui plus est, le football est un domaine à part à la télévision car il y a les droits télévisuels. Nous sommes donc quasiment acteurs de ce business puisque les chaînes contribuent à presque 50% du budget des clubs français. C’est donc un enjeu financier.
Nous sommes alors partis d’une quasi page blanche car même s’il y a déjà eu des enquêtes sur le football, jamais ce ne fut sous la forme de 90 minutes d’investigation. C’est donc une question de fond : comment réussir à dénoncer un scandale tout en le mettant dans une perspective, ce qui est finalement un travail universitaire, donc votre travail ?
Nous allons finalement révéler les scandales. Puis, ensuite, les universitaires, les sociologues, la société civile, les remettent en perspective pour montrer par exemple que la DNCG ne fait pas son contrôle sur les malversations financières mais qu’elle joue pourtant un rôle efficace en termes de budget des clubs. Malheureusement et heureusement, il y a la communication d’un côté qui dit que tout va bien et nous sommes là pour monter qu’il y a des scandales.

Jean-Pierre Canet : Mais nous ne sommes pas là pour montrer des référents absolus d’un débat de société. Notre objectif est de travailler sur un sujet précis. Nous allons donc avoir tendance à aller vers des trains qui n’arrivent pas à l’heure car c’est le fondement même de notre métier. Le but du jeu c’est de le poser sur la place publique et que la société civile s’en empare par la suite. Ce qui se passe avec Cash Investigation est que les résultats sont toujours les mêmes : soit très positifs (« enfin du vrai journalisme »), soit très négatifs (« c’est inadmissible ce sensationnalisme »). Ce que nous constatons, c’est que cela débouche souvent sur un débat, voire des prises de décisions.
 
Martin Boudot : A titre d’exemple, nous avons réalisé un documentaire sur le greenwashing. Nous avons montré comment Volvic utilisait un argument publicitaire trompeur en affirmant que leurs bouteilles contenaient 20% d’éléments recyclables. Mais nous avons prouvé que ce n’était que 10%. Ils ont alors retiré leur publicité. Nous avons également révélé que l’ISR (Investissement Socialement Responsable) était souvent composé de fonds controversés parmi lesquels des entreprises responsables de marées noires, les plus grands pétroliers ou encore les plus grands chimistes. Il existait également un label Novethic qui était censé confirmer si vous êtes ou non de l’ISR. Nous avons épinglé Novethic dans notre enquête et 6 mois après, ils ont durci leurs critères. Nous avons enfin montré à quel point WWF était très proche de certaines entreprises et ne leur demandait pas beaucoup de garanties en échange de l’utilisation de leurs locaux. Le président de la WWF a démissionné deux mois après la diffusion de l’enquête. 

Jean-Pierre Canet : Parfois cela débouche donc sur un vrai débat. Certes nous avons de l’influence quand nous diffusons un sujet. En revanche, il ne faut pas croire que nous allons décider de l’avenir du football. Nous avons fait un sujet, nous avons effectivement essayé de montrer les coulisses d’un système à travers des exemples. Ce n’est absolument pas exhaustif, et il faut des personnes comme vous pour monter encore d‘un cran dans la compréhension du système. Mais je crois que notre mission réside dans le fait d’exposer des affaires concrètes sur la place public et de pointer là où y a des problèmes.  

Pascal Boniface : Donc vous vous voyez comme lanceurs d’alerte ?

Jean-Pierre Canet : Non nous nous voyons comme journalistes. Un lanceur d’alerte va nous apporter les éléments qui vont nous permettre d’enquêter. Après, il est vrai que nous nous inscrivons dans une tradition française qui part d’abord de la presse écrite et qui connait désormais un volet télévisuel qui qui part d'abord de la presse écrite avec une écriture s'inspirant de celle du Canard enchainé et qui connait désormais un volet télévisuel.

Martin Boudot : Mais ce n’est qu’un moyen de faire venir les personnes qui n’ont pas l’habitude. Je suis très fier de cette enquête dans la mesure où des médias aux lignes éditoriales différentes comme Télé 2 Semaines, Télé 7 jours, ou encore Télérama conseillent de voir le sujet.

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