L'édito de Pascal Boniface

« Nos mals-aimés : Ces musulmans dont la France ne veut pas »

Édito
15 octobre 2013
Le point de vue de Pascal Boniface
Claude Askolovitch, journaliste de renom, vient de publier « Nos mals-aimés : Ces musulmans dont la France ne veut pas » (Grasset, 2013). Entretien avec Pascal Boniface, directeur de l’IRIS.
Claude Askolovitch, votre livre est un pavé dans la mare. Pourquoi écrire un livre qui a surpris nombre de personnes qui vous connaissaient ?


C’est embêtant qu’il ait surpris. Il est totalement cohérent pour moi : c'est exactement le livre que je ressentais à ce stade de ma vie. Je viens de cette gauche progressiste, laïque, républicaine qui est sorti de son cours, et a contribué à produire ce discours "islamophobe" – une vision faussement laïque, en réalité enfermante, passéiste et étouffante, qui abime mon pays. A partir de combats que j’ai partagé et que je revendique – lutte contre l'antisémitisme, égalité hommes/femmes, liberté des moeurs – on a fini par mettre à l’index, marginaliser socialement, nier, stigmatiser (je n’aime pas le mot) la part musulmane de notre société. L'idéologie dominante a produit ceci : un homme musulman, pratiquant, engagé, orthodoxe, portant la barbe intégriste, ou une femme qui considère que le bon Dieu lui demande de couvrir ses cheveux, ne sont pas tout à fait français, pas du tout républicains, pas vraiment des individus… L'égalité, ni le respect, ne sont faits pour eux. La femme voilée, aurait-elle fait des études, est de facto empêchée de travailler. Elle est, n'est-ce-pas, une anomalie, une menace… C’est une espèce d’évidence qui s’est installée au fil du temps. Elle nous égare. Elle égare les plus prometteurs, parfois. Manuel Valls, ministre farouchement républicain, qui souhaite naturaliser autant d'étrangers que possible, se retrouve, sur l'Islam, du côté de la méfiance et de l'interdit : on l'a vu, l'été dernier, considérer l'idée absurde d'empêcher les femmes voilées d'étudier à l’université.

Dans l'« affaire Baby Loup » – un conte monté de toutes pièces par les possédés de la nouvelle laïcité –, on a vu d'estimables démocrates inventer des projets de lois destinés à empêcher de travailler comme nounous, même chez elles, des femmes portant le foulard, considérées comme menaçantes pour les enfants… Ce sont nos évidences… Connaissez-vous la nouvelle de Sartre, "L’enfance d’un chef", où l'antisémitisme est, dans une certaine France avant-guerre, une opinion valorisante ? L'islamophobie est aujourd'hui une banalité de nos débats publics. C'est non seulement pénible pour les Français musulmans, mais tragique pour le pays tout entier, qu'on entretient dans le déni de ce qu'il est : la France est aussi musulmane. Cette situation m'est devenue insupportable. Je suis allé travailler. J'ai écouté ces musulmans empêchés, ces musulmans orthodoxes auxquels on ne parle jamais, et ces non-musulmans affolés, ce pays interdit, qui ne sait plus s'aimer. C'est ce livre. J'y travaillais sans m'en rendre compte depuis des années. Mon départ du Point - suite à un conflit sur le sujet du halal en 2012 - a été un déclencheur.

Le résultat est ce livre, un patchwork de portraits et de réflexions politiques, et un cheminement intime, aussi, sur mon lien, juif laïque, avec la France, et avec mes compatriotes musulmans très engagés. Je n’ai pas changé, j’ai seulement eu besoin de ce livre.
 

En 2003, vous avez été favorable à la loi interdisant le voile dans les écoles, et en 2013 vous êtes contre la loi qui interdirait le voile à l’université. Pensez-vous que la loi de 2004 était finalement une erreur ?


Je le pense, à cause de ses conséquences. Mais Patrick Weil, qui était au cœur de la commission Stasi, et qui pense aujourd’hui comme moi que la mise à l’index des musulmans et des musulmanes est devenue insupportable, m'a donné un argument qui me fait hésiter : à l'époque, il y avait le souci d'empêcher les gamines orthopraxes - portant le foulard - de mettre la pression sur les laïques - aux cheveux découverts. Je peux entendre. Mais je reste effaré par ce que cette loi a provoqué. Cela dit, en 2003, la situation n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Le discours politique n’était pas encore marqué d’identitarisme, on ne disait pas que les musulmans étaient extérieurs à la France ; on était encore dans un discours sur la neutralité de l’école. Mais à peine la loi promulguée, l'idée que le voile, et au-delà l'Islam, seraient anti-français, a fait florès.
 

Les pratiques individuelles sont même assimilées à un complot contre la République…


Peu de temps après la loi, j'ai été frappé par un incident : un chauffeur faisant descendre de son bus une femme portant un foulard ; je me suis alors dit qu’on avait ouvert la porte à la folie. Cette loi a été un des moments de rupture. C'est aussi un point de départ de ma réflexion...
 

En défendant les musulmans, vous vous vous mettez en situation de risque professionnel. C'est un geste fort. Vous avez été viré du Point…


J’aimerais bien être le héros que vous décrivez ! Je n'ai pas été "viré", mais la relation était impossible. Nous n’étions pas faits l’un pour l’autre. Le Point et d’autres hebdomadaires font de manière régulière des couvertures qui jouent avec la peur de l'Islam, qui attisent les angoisses, qui jouent sur le triptyque confus foulard / burqa / invasion. J’étais aussi à un moment de ma vie où cette question de l’exclusion, de l’incapacité à faire France, de l’islamophobie et de la crise identitaire française, étaient au cœur de mon travail. Ça ne pouvait pas fonctionner. Je n’ai pas été extrêmement courageux, j’étais plutôt embêté de devoir rechercher du travail ; il n’y a pas d’héroïsme dans cette histoire. En revanche, j’y trouve un avantage : une fois qu'on est dans la nature, on est très libre. Je suis très, très libre. Libre de faire ce livre, d’aller de l’autre côté du miroir et de parler à ces musulmans « salafistes » à qui l’on ne parle jamais. Je suis plus heureux maintenant que je ne l’aurais été, empêché dans un grand journal.
 

Un élément est paradoxal : les médias français et le climat général est tout de même plutôt islamophobe. Votre livre va à contre-courant du vent dominant médiatique français mais est débattu partout. Même ceux qui vous attaquent durement vous servent. Le pire aurait été d’avoir été accueilli par le silence, comme peuvent l’être d’autres livres sur le sujet.


Je n’ai pas de réponse simple mais, de manière générale, ce qui s’est passé cet été 2013 a fait réfléchir. A Trappes, l'application, en pleine canicule, de cette loi anti-burqa qui devait apaiser la société, a provoqué des émeutes - les premières émeutes "musulmanes" françaises. Le ballon d'essai de feu le Haut conseil à l'intégration - cette institution devenue le repaire des maniaques de la fausse laïcité- sur les universités a choqué. Il y a des prises de conscience. Patrick Weil a demandé dans L'Opinion qu'on laisse les femmes voilées en paix. Même Caroline Fourest, figure médiatique de la laïcité, qui a fait commerce de ce combat, reconnaît que le sort fait aux musulmans pose problème… Elle continue d'ergoter, entre embarras et mauvaise foi, sur le mot d'islamophobie.
 

De l’opportunisme! C’est un peu Lance Armstrong qui déclarerait que le dopage est une menace sur le sport. Elle a, à partir de 2006, tenu un langage sur l’islam et la laïcité qui a été repris ensuite par Marine Le Pen. Ne craignez-vous pas avec elle le reproche d’opportunisme ? Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent.


J’ai beaucoup d’estime pour Patrick Weil, et beaucoup moins pour Caroline Fourest (que j'ai appréciée à ses débuts, d'ailleurs, avant qu'elle ne devienne, à tort, cette idéologue que trop de gens à gauche considèrent en oracle). Si opportunisme il y a, cela montre que le vent tourne! Si vous préférez, on peut parler de Jean-Louis Bianco, nommé à la tête de l’Observatoire de la Laïcité par François Hollande, juste après l’affaire Baby Loup. En quelques mois, il a tout compris de la situation, et il le dit. Il sait la vérité de Baby-Loup - non pas une crèche laïque assiégée par l'islamisme mais un conflit du travail instrumentalisé par des boutefeux. Il est lucide sur l'influence délétère des ultras de la laïcité. Il souhaite éviter à Hollande l'erreur d'une nouvelle loi "laïque". Bianco est un homme sans préjugés. Nous sortons peut-être de l'aveuglement.

Si l'on revient à mon livre, il cristallise peut-être cette évolution. Je suis un journaliste "mainstream", je n'ai jamais été complaisant envers l'islamisme politique, j'ai déclenché ce qu'on a appelé "l'affaire Ramadan", et je ne renie rien de mon passé. Cela doit compter… Cela dit, quand vous prétendez que les attaques me serviraient commercialement, elles sont parfois blessantes. Quand Le Figaro, qui est un grand journal français, par la voix de Natacha Polony, femme qui se pique d’être une intellectuelle, écrit en substance que ce livre est le livre d’un juif qui hait la France et veut la détruire avec les salafistes (pour lui faire payer Drancy), c'est terrifiant. Nous sommes dans un combat qui a emporté beaucoup de gens. A la fois, certains évoluent mais d'autres se barricadent.
 
Il y a en France une fascisation par le bas. Une acceptation de mots inconcevables. La banalisation de Marine Le Pen, aussi islamophobe que son père était antisémite, révèle quelque chose. Je ne parle pas de folklore, de la démagogie du « pain au chocolat » de Copé. Quand en pleine crise du « halal », François Fillon, Premier ministre à l’époque, réputé pour être de la droite modérée, conseillait aux religions, spécifiquement le judaïsme et l’islam, de réévaluer leurs "pratiques ancestrales", on était dans un vertige… Cela m’inquiète terriblement pour le devenir de mon pays. Et en même temps, on parle de mon bouquin, des gens me remercient, c'est étrange…
 

D’autres livres comme celui de Jean Baubérot ou Marwan Mohammed ont moins d’impact. Est-ce parce que le vôtre est un livre de journaliste ?


Je ne sais pas. Peut-être est-ce ma (relative) surface médiatique. Peut-être que contrairement à Baubérot qui défend une vision très élevée, noble, universitaire de la laïcité, ou à Marwan Mohammed qui analyse en sociologue le discours islamophobe, je travaille de manière journalistique, avec des portraits humains, des rencontres auxquelles on peut s’identifier. C’est ainsi que fonctionne la communication de masse. Je n’y suis pas pour grand-chose, c’est ma manière de présenter les choses.
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