L'édito de Pascal Boniface

« De Chamonix à PyeongChang » – 3 questions à Éric Monnin

Édito
8 février 2018
Le point de vue de Pascal Boniface
Éric Monnin, docteur en sociologie, agrégé d’éducation physique et sportive, est maître de conférences à l’Université de Franche-Comté – UPFR Sports. Il répond à mes questions à l’occasion de la parution de son ouvrage : « De Chamonix à PyeongChang : un siècle d’olympisme en hiver », aux éditions Desiris.

Quel était l’objectif de Pierre de Coubertin lorsqu’il a créé les Jeux olympiques d’hiver ?

À l’occasion des XXIIIes Jeux olympiques (JO) d’hiver de PyeongChang, il est intéressant de revenir tout d’abord sur la genèse de cet événement planétaire.

Lors du septième congrès de Lausanne, organisé en juin 1921 par le Comité international olympique (CIO), Pierre de Coubertin, en fin diplomate, met en place une rencontre entre spécialistes des Jeux d’hiver. Finalement, au terme du congrès, on décide de ne pas créer des Jeux d’hiver, pour ne pas froisser les Scandinaves, mais d’organiser tout simplement une Semaine de sports d’hiver en parallèle des Jeux de l’Olympiade. La France en accueillant les Jeux de l’Olympiade à Paris en 1924 organise une Semaine internationale des sports d’hiver à Chamonix.

Devant le succès rencontré, les membres du CIO réunis à Lisbonne pour la 25e session votent trois décisions importantes le jeudi 6 mai 1926 :

  • Saint-Moritz est désigné pour la célébration des Jeux d’hiver de 1928 (par vingt-deux voix et une abstention) ;

  • L’attribution du titre de 1ers Jeux olympiques d’hiver aux Jeux de Chamonix 1924 est décidée ;

  • La durée des Jeux d’hiver est limitée à 8 jours, dont deux dimanches.


Les JO d’hiver sont enfin reconnus en tant que tels, au même titre que les Jeux de l’Olympiade. Après ces querelles d’influence, Chamonix devient la première station de sports d’hiver à organiser cet événement planétaire. Ainsi, 1924 marque le grand début de l’ère des JO d’hiver.

Les Jeux d’hiver pâtissent-ils de leur absence d’universalisme ?

En établissant un rapide comparatif entre les Jeux de l’Olympiade et les JO d’hiver, le constat est facile et sans équivoque. Les Jeux d’hiver ne sont pas universels, mais ils ne sont pas comparables.

Les Brésiliens ont accueilli durant les Jeux de la XXXIe Olympiade, à Rio de Janeiro, 11 238 athlètes (6179 hommes et 5059 femmes), 205 Comités nationaux olympiques (CNO) ainsi que dix athlètes de l’Équipe olympique des réfugiés (EOR) et neuf athlètes olympiques individuels (AOI), 28 sports dont 306 épreuves. Pour les Jeux de Tokyo 2020, le programme olympique augmente avec l’entrée de cinq nouveaux sports (escalade, surf, baseball, karaté et skateboard) pour atteindre 33 sports et 339 épreuves.

Concernant les derniers JO d’hiver à Sotchi, seulement 2780 athlètes (1659 hommes et 1121 femmes) représentant 88 Comités nationaux olympiques (CNO) ont concouru dans 7 sports dont 98 épreuves. Pour les Jeux de PyeongChang en 2018, le CIO a ajouté au programme olympique six nouvelles épreuves (curling double mixte, mass-start en patinage de vitesse, épreuve par équipes nationales en ski alpin et big-air en snowboard) pour compter désormais 102 épreuves dans les 7 sports traditionnels (biathlon, bobsleigh, curling, hockey sur glace, luge, patinage et ski).

Lorsque Pierre de Coubertin rénove les Jeux antiques en 1894, le programme comporte plusieurs sports, dont le patinage et l’alpinisme. C’est aux Jeux de la IIe Olympiade à Londres en 1908 qu’Ulrich Salchow devient le premier champion olympique de l’histoire des JO d’hiver (non institués à cette époque).

En 1926, Coubertin obtient gain de cause avec la reconnaissance des JO d’hiver et Chamonix première édition. Le Baron déclare : « Les Jeux d’hiver avaient victoire complète. Nos collègues scandinaves convaincus et convertis s’étaient ralliés sans restriction. J’en étais heureux, ayant toujours souhaité voir cette annexe hivernale dûment légalisée, mais je me reproche d’avoir alors laissé pénétrer dans mes codes, sous le titre de charte des Jeux d’hiver, un texte qui pourra créer des embarras. Il eût fallu au contraire interdire tout numérotage à part et donner à ces concours le numéro de l’olympiade en cours ».

À la lecture de cette citation, nous pouvons facilement penser que pour le CIO et le Mouvement olympique l’essentiel est de permettre à chaque sport et à chaque athlète de prendre part aux Jeux de l’Olympiade ou aux JO d’hiver.

Pour autant, l’universalité des Jeux de l’Olympiade permet aux villes hôtes, aux sportifs… d’avoir une médiatisation beaucoup plus importante et en parallèle des retombées financières.

Y a-t-il d’autres exemples de Jeux d’hiver ayant un impact géopolitique comparable à celui qu’on observe actuellement entre les deux Corée pour les JO de Pyeongchang ?

Prenons l’exemple de la RDA et de la RFA.

À la suite de la Seconde Guerre mondiale, la conférence de Postdam en juillet/août 1945 partage l’Allemagne en quatre zones (Français, États-Unis, URSS et Grande-Bretagne) tout comme la capitale du IIIe Reich, Berlin, enclavée désormais dans la zone soviétique. Ce découpage et cette nouvelle carte de l’Allemagne conduisent à la « guerre froide » avec une bipolarisation du monde et un affrontement idéologique. À la suite du coup de Prague, en juin 1948, les Occidentaux (Français, États-Unis, et Grande-Bretagne) décident d’accélérer le redressement économique et politique de leur zone qu’ils unissent. L’Allemagne occidentale devient un rempart qui se dresse contre les Soviétiques et le communisme. En réponse, Staline décide de fermer les frontières ferroviaire et routière qui conduisent à Berlin-Ouest. Le président américain Truman décide d’organiser un pont aérien pour ravitailler et obtient au bout de onze mois, en 1949, la fin du blocus. À la suite de la crise de Berlin, l’Allemagne se divise en deux avec la création de la République fédérale d’Allemagne (RFA) et de la République démocratique allemande (RDA).

À l’occasion de la commission exécutive du CIO, qui se tient à Paris le 19 octobre 1949, le président Sigfrid Edström annonce que le Comité olympique allemand de l’Ouest, dont le siège se situe à Bonn et présidé par le Duc Mecklenburg, vient d’être fondé. À la session de Copenhague, en mai 1950, les membres du CIO reconnaissent provisoirement et sous certaines conditions le Comité olympique ouest-allemand. Le 8 mai 1951, à la 45e session de Vienne, le CIO le reconnait définitivement. La même année, la RDA fonde son Comité olympique national (CNO) et demande sa reconnaissance au CIO. Pour envisager une participation à l’Olympiade d’Helsinki (1952), une conférence tripartite entre la commission exécutive du CIO, la RFA et la RDA est organisée à Lausanne en 1951. Un accord est signé entre les Allemands de l’Est et de l’Ouest. Les meilleurs athlètes seront sélectionnés dans l’Équipe allemande unifiée (EAU). Cet accord doit rester en vigueur jusqu’à la réunification définitive de l’Allemagne d’avant-guerre. Malgré cette bonne volonté affichée à Lausanne, l’année suivante aucun Allemand ne se rendra en Finlande.

Le 9 mai 1955, la RFA adhère à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). En réaction, l’URSS fonde, le 14 mai de la même année, le Pacte de Varsovie (accords militaires) avec sept pays communistes d’Europe de l’Est, dont la RDA. Le Comité national est-allemand interpelle le CIO, réuni à Paris pour sa session annuelle, afin de solliciter sa reconnaissance en se basant sur les accords de Lausanne (1951). Le CIO valide cette reconnaissance par 27 voix contre 7 sous condition d’avoir une EAU qui possède en commun le même hymne (« Hymne à la joie » de Beethoven), la même tenue et le même drapeau (anneaux olympiques sur fond noir, rouge et or).

Durant trois olympiades (1956, 1960 et 1964) et trois JO d’hiver (1956,1960 et 1964), cette EAU est officiellement invitée par le CIO à prendre part aux compétitions olympiques. À la suite de l’Olympiade de Tokyo, en 1965, le CIO reconnaît définitivement le comité national d’Allemagne de l’Est à la session de Madrid.

L’Olympiade et les JO d’hiver de 1968 seront des Jeux de transition pour les deux CNO. Deux équipes distinctes prendront part aux Jeux, mais avec un hymne, une tenue et un drapeau identiques. La véritable indépendance interviendra dès les JO d’hiver d’Innsbruck jusqu’aux Jeux de la XXIVᵉ Olympiade à Séoul.

La chute du mur de Berlin (1989) va accélérer la réunification de l’Allemagne (1990). En 1992, Albertville, ville hôte des JO d’hiver, accueille la toute première équipe du nouveau Comité olympique allemand.



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