L'édito de Pascal Boniface

« Platoche » – 3 questions à Jean-Philippe Leclaire

Édito
20 juin 2016
Le point de vue de Pascal Boniface
Jean Philippe Leclaire est rédacteur en chef au journal L’Équipe. Il est notamment l'auteur de « Michel Platini, le roman d'un joueur » (Flammarion, 1998), récompensé par le prix du meilleur livre de sport 1998. Il répond à mes questions à l’occasion de la parution de son dernier ouvrage « Platoche : gloire et déboires d’un héros français », aux éditions Flammarion.

En 462 pages d’une biographie non autorisée (mais non entravée), vous dressez un portrait contrasté de Michel Platini.

Je trouve que ses amis en disent trop de bien et ses ennemis trop de mal. Donc, je me situe juste au milieu !

Pour le grand public, Michel Platini est passé, en seulement quelques mois, du statut de héros national à paria de la Fédération internationale de football association (FIFA). Lui qui fut le sportif préféré des Français est aujourd’hui dans le cul-de-basse-fosse de la popularité. L’objectif de cette biographie était de lui rendre sa complexité et ses ambiguïtés car ce qui m’intéresse particulièrement chez lui, c’est qu’il n’est pas issu d’un bloc. En effet, M. Platini peut être charismatique, drôle, remarquablement intelligent, et le lendemain, voire même quelques heures plus tard, mesquin, boudeur, cassant et complètement à côté de la plaque...

Comme président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), il a mené des combats sincères, en particulier contre les dérives du foot-business, mais il s’est hélas abîmé dans sa relation toxique avec Sepp Blatter, et dans un exercice solitaire du pouvoir, qui lui a ôté une bonne part de sa lucidité. Bref, Platini est comme de nombreux « grands hommes », qu’ils soient sportifs, artistes ou politiciens : il alterne grandeur et petitesse, génie et banalité.

J’ai essayé d’écrire ce livre avec le même sérieux que s’il s’était agi d’un président de la République ou d’un peintre célèbre, tout en y ajoutant, je l’espère, une bonne dose de passion. Car, enfant et adolescent, j’ai été moi-même un supporter de « Platoche ». J’appartiens à cette « génération Platini », qui a vibré pour Séville, Guadalajara, la Juve, les Bleus, les Verts... Mais bon, depuis, j’ai grandi et à bientôt cinquante ans, je reste passionné par le sport mais je ne suis plus « une groupie ».

Quel lien faîtes-vous entre le bon vieux paternalisme de la famille de Wenden, que Platini a connu enfant en Moselle, et le système de redistribution de la FIFA ?

Platini a été profondément marqué par son enfance à Joeuf. Son grand-père, Francesco, était un paysan pauvre du nord de l’Italie émigré en Lorraine, juste après la Première Guerre mondiale. Il a travaillé comme maçon, ouvrier, mineur. Lui et sa femme ont connu la vraie misère avant d’ouvrir un café, à Joeuf, près de Metz. Ils ont eu un fils unique, Aldo, le père de Michel, et se sont juré qu’il ne connaitrait jamais une vie aussi dure que la leur. Aldo Platini a fait des études et est devenu « moniteur » (l’équivalent de professeur) d’éducation physique et de mathématiques, à l’usine de Wendel. Il n’est descendu qu’une fois au fond de la mine, uniquement par curiosité, car il était aussi entraineur de l’équipe de football et voulait voir dans quelles conditions ses joueurs travaillaient.

Pour les Platini, l’usine de Wendel a donc été synonyme d’ascension sociale. Michel Platini est né dans une famille qui n’avait plus rien de misérable, mais appartenait à la petite bourgeoisie. A l’époque, à Joeuf, tout était De Wendel : l’usine, l’école, la garderie, le stade. Même les pompiers étaient ceux de l’usine ! Aldo Platini m’a un jour expliqué: « C’était peut-être du paternalisme, mais on était heureux comme ça ! » Son fils a été très fortement imprégné par cette ambiance, et il l’a retrouvé en partie à la FIFA. Pour lui, Blatter a été une sorte de nouveau De Wendel, à la sauce mondialiste. C’est vrai que Blatter a contribué à ce que le football ne soit plus seulement une affaire d’Européens et de Sud-américains. Il a eu beaucoup d’égards pour l’Amérique centrale, les Caraïbes, et surtout l’Afrique, autant par conviction que par électoralisme, car pour l’élection présidentielle, la voix des Comores vaut autant que celle de l’Allemagne ou de l’Angleterre. Quand il était conseiller de Blatter, de 1998 à 2002, Platini l’accompagnait souvent dans ses voyages aux quatre coins de la planète. Il y observait  Blatter inaugurer des terrains au Liberia ou en Palestine, ce qu’il trouvait formidable. Mais quand des journalistes - ou des lanceurs d’alerte avant l’heure - dénonçaient déjà le népotisme et la corruption, Platini détournait le regard et se bouchait les oreilles.

Vous révélez que c’est lorsqu’il a appris que Jérôme Champagne, ancien responsable de la FIFA qu’il méprise, avait touché 3,5 millions de francs suisses après avoir été viré que Platini s’est décidé à demander son dû à la FIFA.

Quand j’ai appris que Platini avait touché 2 millions de francs suisses de Blatter, en février 2011, soit trois mois avant l’élection présidentielle de la FIFA, j’ai, comme tout le monde, été plus que troublé. De plus, à l’époque, les relations entre les deux hommes étaient déjà très fraiches. Je me suis posé la question de savoir si Platini était corrompu même si cela me surprenait. Après tout, je ne suis pas non plus son fils...

Platini a refusé de me parler pour ce livre, mais j’ai su qu’en «off», il ressassait souvent une vieille histoire : il n’avait pas supporté que Jérôme Champagne qu’il déteste ait été viré de la FIFA avec un chèque de 3,5 millions en guise d’indemnités. C’était en février 2010. Or, j’ai découvert que Platini avait commencé à réclamer ses 2 millions à peine un mois plus tard. J’en ai eu la confirmation par certains de ses proches: Platini s’est dit à l’époque: « Si Champagne part avec 3,5 millions, je veux que Blatter me paie enfin mes 2 millions ! » Il existe des documents qui démontrent que Platini a entamé des démarches officielles pour toucher cet argent qu’il estimait lui être dû. Elles ont trainé pendant un an et Platini a été payé en février 2011. Voilà pourquoi, il n’a pas été suspendu à vie par la FIFA : grâce à ces documents, ses défenseurs sont parvenus à convaincre le comité d’éthique que si Platini avait vraiment voulu faire chanter Blatter, il n’aurait pas réclamé son argent quinze mois avant l’élection, en adressant plusieurs courriers officiels. La corruption demande plus de discrétion, même à la FIFA... Si Platini a été condamné, c’est pour gestion déloyale et conflit d’intérêt, ce qui est difficilement contestable : il aurait dû informer les comités exécutifs de la FIFA et surtout de l’UEFA qu’il avait touché 2 millions de Blatter alors que ces deux organisations étaient déjà plongées en pleine « guerre froide ». C’est une faute morale doublée d’une grossière erreur politique, car il fallait être naïf ou cynique pour imaginer que cette histoire ne lui reviendrait pas, un jour, en plein visage.
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