L'édito de Pascal Boniface

« Un nouveau rêve américain » – Trois questions à Sylvain Cypel

Édito
1 août 2015
Le point de vue de Pascal Boniface
Sylvain Cypel est journaliste, spécialiste des États-Unis. Il répond à mes questions à propos de son dernier ouvrage "Un nouveau rêve américain" (Ed. Autrement).

L’élément ethno-racial a-t-il pris le pas sur l’enjeu socio-économique aux États-Unis ?
Cela a été évident lors des élections présidentielles de 2012. A l’époque, les États-Unis étaient loin d’avoir surmonté les conséquences de la crise financière de 2008-2010. L’emploi n’avait pas retrouvé son niveau d’avant-crise. Beaucoup d’emplois industriels avaient été perdus. Un chômage des jeunes durable était apparu, phénomène très nouveau aux Etats-Unis, et beaucoup devaient abandonner leurs études pour éviter de se sur-endetter. Certes, le sentiment général était que l’économie s’améliorait, mais la campagne républicaine, axée sur l’échec de la politique socio-économique de Barack Obama, n’a pas eu l’impact escompté. Au contraire, Barack Obama a finalement été réélu de manière assez aisée. Et il l’a été prioritairement sur des enjeux de société. D’abord, il a fait le plein parmi ceux que l’on appelle aux Etats-Unis les « minorités ». Obama a recueilli plus de 70 % des suffrages des Américains d’origine hispanique ou asiatique, et plus de 90 % de ceux des Afro-américains. Cet élément a été déterminant. De plus, les femmes ont voté à 55 % pour lui. Les ressortissants des minorités ont rejeté massivement la logique des propositions avancées par le camp conservateur : de la réduction des aides sociales aux mesures plus répressives à l’encontre des immigrés. A l’inverse, les démocrates leurs sont apparus beaucoup plus disposés à favoriser leur intégration. Quant aux femmes, tous les sondages montrent que sur les enjeux sociétaux, comme l’accès à une assurance santé universelle, le droit à l’avortement ou la limitation des ventes d’armes, elles sont désormais bien plus progressistes que les hommes.
Aujourd’hui, les difficultés socio-économiques restent beaucoup plus graves aux États-Unis que ne le laissent croire les seules données économiques car la répartition des fruits de la croissance retrouvée sont toujours presque uniquement dévolus aux plus aisés. Les inégalités sociales continuent de s’accroitre. Mais on a vu récemment, avec la multiplication d’assassinats de jeunes noirs par la police et l’attentat contre une église noire de Charleston, combien les enjeux « raciaux » restaient prégnants dans ce pays. Il est trop tôt pour savoir quelles seront les thématiques qui domineront la campagne en vue de l’élection présidentielle de novembre 2016. Mais il est clair que si le parti républicain poursuit dans la voie qu’il a choisie depuis huit ans, il sera de nouveau aisé pour le candidat démocrate de mobiliser en sa faveur une coalition desdites « minorités ».

L’homme blanc qui se sent en danger fournit 80% des troupes du Tea Party
Le Tea Party est effectivement un regroupement massivement blanc. Et le mâle blanc en constitue l’ossature : il lui fournit près des deux-tiers de ses membres. Ce regroupement politique apparait comme une tentative de résister au phénomène le plus marquant aux États-Unis aujourd’hui : cette société se « mondialise » plus qu’aucune autre au monde, et à un rythme plus rapide que n’importe où ailleurs. Avec un million de nouveaux arrivants chaque année, presque tous issus d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique, et des populations immigrées faisant plus d’enfants que les autres Américains, le basculement est annoncé par les démographes pour 2042 : les « Blancs seulement », ceux qui ne s’identifient pas autrement lors du recensement, seront devenus minoritaires aux États-Unis. Ils ne seront plus que 43 % en 2060.
D’ores et déjà, la montée en puissance des « non-Blancs » se manifeste dans tous les domaines de la vie sociale, économique et politique. C’est ce qui effraie la partie des Blancs les plus conservateurs – surtout les hommes –  qui éprouvent le sentiment de perdre à la fois leur domination, qu’ils perçoivent implicitement comme légitime, et le mode de vie qui y correspond. C’est d’autant plus vrai qu’une part massive de ces classes moyennes blanches, longtemps privilégiées dans le système économique américain, a été emportée par la crise et voient son niveau de vie régresser depuis des années. Au lieu d’en rendre responsable le système économique du capitalisme financier, elles s’en prennent à la concurrence montante des minorités. La rage de cette part de la population est d’autant plus vive qu’elle se sent impuissante à modifier le cours des choses.

Les jeunes se détournent-ils de l’idée de l’« exceptionnalisme américain » ?
Cela semble indubitable parmi les jeunes urbains des grandes villes américaines et de leur proximité. L’« exceptionnalisme américain », c’est l’idée que les États-Unis ont par nature une mission universelle et sont destinés à diriger le monde. Républicain ou démocrate, il n’est pas un candidat en campagne électorale qui oubliera de déclarer que l’Amérique est « la plus grande nation au monde ». En même temps, Obama a mené sa politique internationale en tenant compte des limites de la puissance américaine et en s’appuyant sur le sentiment croissant aux États-Unis que le pays, contrairement à ce qui a été pensé au sortir de la Guerre froide, n’a plus les moyens de décider ni d’agir seul comme il l’entend – et surtout, que la calamiteuse guerre en Irak a démontré combien cette attitude peut lui être néfaste.
Les républicains, eux, dénoncent l’affaiblissement international de leur pays et prônent le rétablissement de la « grandeur » américaine, qu’Obama aurait ternie. Mais la réalité est qu’avec le temps, les États-Unis perdent leur primauté dans de très nombreux domaines, hormis le secteur militaire et la haute technologie. Là encore, l’Homme blanc enragé, à l’identité malheureuse et beaucoup plus prompt que les autres Etatsuniens à dénoncer un « déclin » de l’Amérique qu’il impute aux bouleversements que vit sa société, se sent de plus en plus isolé et perdu. Mais aujourd’hui la plupart des Américains éduqués qui s’ouvrent au monde – et ils sont de plus en plus nombreux, Blancs inclus – jugent que la coopération est à la fois nécessaire et préférable à la domination.
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