L'édito de Pascal Boniface

« La géopolitique des séries » – 3 questions à Dominique Moïsi

Édito
8 avril 2016
Le point de vue de Pascal Boniface
Dominique Moïsi est membre fondateur de l’Institut français des relations internationales et Visiting professor à Harvard et au King’s College de Londres. Il répond à mes questions à l’occasion de la parution de son ouvrage « La géopolitique des séries ou le triomphe de la peur », aux Éditions Stock.

Les séries seraient-elles le nouvel horizon de la géopolitique, « un outil incontournable de compréhension des émotions du monde », pour reprendre votre formule ?

Les séries sont devenues en ce début de XXIe siècle, l’équivalent de ce qu’étaient les feuilletons dans l’Europe du XIXe siècle. Il n’est pas exagéré de comparer les meilleurs scénaristes à Balzac ou Dickens. Pouvait-on étudier la société française ou britannique de cette époque sans lire ces deux auteurs ? Il en est de même aujourd’hui pour les meilleures séries télévisées. On se demandait au XIXe siècle si ces feuilletons ne contribuaient pas dangereusement à l’émancipation sexuelle des jeunes filles. On s’interroge aujourd’hui autour de l’impact des séries sur la violence du monde. La violence des séries ne fait-elle que traduire la violence du monde ou encourage-t-elle au contraire l’escalade de la violence ?

Quoi qu’il en soit, si l’on veut comprendre les émotions qui dominent la société internationale, les séries constituent un outil incontournable. Game of Thrones ou - avec des moyens et des ambitions plus modestes - la série norvégienne Occupied, sont tout simplement des cours de géopolitique à l’usage du plus grand nombre. En écrivant cet essai, je n’ai fait que prolonger la réflexion qui était la mienne dans « La géopolitique de l’émotion ». Il s’agit aussi pour moi, dans une double volonté démocratique et pédagogique, d’initier à la géopolitique des lecteurs toujours plus nombreux et issus de milieux très divers.

Mon ambition peut se résumer ainsi : la géopolitique ne vous intéresse peut-être pas, mais elle s’intéresse à vous. Autant la comprendre. Laissez-moi vous prendre par la main, à travers cet outil culturel si représentatif de notre époque : le monde des séries.

En matière de séries, le monde semble encore largement unipolaire, dominé par la production américaine, la seule à avoir un impact réellement mondial. Pensez-vous qu’une « multi-polarisation » des séries soit possible ?

Sur un plan strictement quantitatif, l’Amérique ne domine pas le monde des séries. Les séries indiennes sont plus nombreuses. Dans le monde des pays dits émergents, les séries turques triomphent au Moyen-Orient. Il en est de même pour les séries brésiliennes sur le continent africain et pour les séries coréennes en Asie .

Il n’en demeure pas moins que les séries américaines ont un poids spécifique sur l’imaginaire du monde et tout particulièrement en ce qui concerne les séries dont la thématique est géopolitique. Il s’agit bien sûr d’une question de familiarité à l’Amérique et de moyens, mais pas uniquement. L’Amérique a le génie d’utiliser la description/dénonciation de ses dérives pour renforcer son soft power. Les scénaristes des séries américaines semblent nous dire : l’Amérique n’est pas parfaite mais elle cherche à s‘améliorer en étalant au grand jour ses faiblesses. Sur ce plan, House of Cards, en allant si loin dans la noirceur et la provocation, constitue peut-être une exception, d’autant plus troublante et significative, que la réalité, avec la candidature de Donald Trump, ne semble plus si loin de la fiction. Les scénaristes américains sont-ils simplement cyniques, réalistes, malins, ou y a t-il une idée de rédemption morale derrière la noirceur toujours plus grande des récits ?

Mais les États-Unis sont loin d’être seuls dans le monde des séries sérieuses à thématique politique et géopolitique. Il y a les pays scandinaves (Borgen, Occupied), la Grande-Bretagne (Downton Abbey, The Honourable Woman), l’Allemagne (Deutchland 83), Israël (Hatufim/Prisonniers de Guerre), sans oublier la France, d’Engrenages au Baron Noir.

Vous regrettez que les séries donnent une image négative de l’exercice de la puissance. Pensez-vous qu’une série positive pourrait avoir un succès auprès du public ?

Des séries plutôt positives comme À la Maison Blanche/ West Wing ou Borgen ont eu beaucoup de succès, en dépit du traitement favorable des personnages principaux. Nous sommes certes dans un cycle où les méchants sympathiques sont à la mode mais cela ne durera pas éternellement. Conscient d’avoir fait dans mon livre un catalogue des peurs du monde, j’ai conclu mon ouvrage par le début du script d’une série qui n’existe pas et qui semble avoir retenu l’attention de mes lecteurs. Dans Balance of Power ou Comprendre le monde qui vient, je décris la naissance d’un nouveau monde bipolaire entre la Chine et les États-Unis à travers les aventures de mes deux héros : le Colonel Lu et le Major Adams. Ce qui pousse Washington et Beijing à se rapprocher, c’est la conscience grandissante de leurs limites respectives face aux incertitudes toujours plus grandes du monde. Mais c’est aussi un retour à l’esprit de West Wing, avec des héros positifs dont l’ambition est de « réparer le monde », en tout cas de le rendre moins dangereux, en s’opposant aux folies meurtrières de DAECH ou au comportement provocateur sinon délibérément suicidaire de la Corée du Nord. Je pense que l’on peut agir positivement à la marge sur les émotions du monde à travers des séries crédibles, réalistes, mais animées par un espoir raisonnable.
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