L'édito de Pascal Boniface

CAN 2015, le Maroc exclu : une sanction lourde, surtout pour le reste de l’Afrique

Édito
13 novembre 2014
Le point de vue de Pascal Boniface

La Confédération africaine de football (CAF) vient de refuser la demande du Maroc de report de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) pour cause de virus Ebola.


Le Maroc ne voulant pas l’organiser à la date prévue (17 janvier au 8 février 2015), la CAF va chercher un autre pays hôte et exclut le Maroc de cette compétition en attendant sans doute des sanctions ultérieures.


La reporter, comme le demandait le Maroc, n'est pas possible pour des raisons de calendrier : cela viendrait en concurrence avec d'autres compétitions.


Selon Issa Hayatou, président de la Confédération africaine de football, reporter la CAN c'est un "arrêt de mort pour le foot africain". Cette compétition est en effet la compétition-phare du football africain, désormais suivie assez largement dans le monde entier grâce aux retransmissions télévisées.


Pour un pays passionné par le football comme le Maroc, l’exclusion est une sanction lourde et il y aura sans doute des pénalités politiques et économiques supplémentaires.


La décision du Maroc suscite des interrogations en Afrique. On peut s'étonner de la rapidité de la décision sans savoir quelles seraient les équipes finalement qualifiées pour la compétition.


C'est l'ensemble des pays africains qui sont stigmatisés alors que seuls trois d'entre eux sont atteints par le virus : Sierra Leone, Libéria et Guinée.
La CAN ne fait pas déplacer beaucoup de supporters et les contrôles à l'aéroport auraient pu être suffisants.


Le Maroc a accueilli les matchs de la Guinée, qui du fait du virus Ebola ne pouvait jouer à domicile. Le Maroc a certainement poussé à l'extrême le principe de précaution par peur de voir éventuellement la saison touristique gâchée par des rumeurs de propagation du virus.


La population marocaine fait corps avec ces autorités (la décision n'a pu relever que du Roi) et dénonce la CAF, dont il est vrai que la gouvernance n'est pas toujours au-dessus de tout soupçon.


On se rappelle que la CAF avait sanctionné le Togo en 2010, alors que le bus avait été mitraillé dans l'enclave de Cabinda, où se jouaient les matchs de la CAN. Les joueurs avaient été rappelés dans leur pays par leur gouvernement et la CAF avait sanctionné cette injonction du pouvoir politique dans les instances sportives.


Cette mesure avait été largement critiquée, faisant valoir de façon rigide le règlement sans tenir compte des facteurs humains.


Issa Hayatou, au pouvoir depuis 1988, est aussi critiqué pour sa gestion très personnelle de la CAF. C’est un allié de Sepp Blatter, étant comme lui un maître en manœuvres politiques, mais dont la transparence de gestion n’est pas la qualité première.


Si les Marocains vont faire porter la responsabilité de l’échec sur la CAF et non sur leurs dirigeants, les pays africains vont en vouloir au Maroc.
Alors que ce pays essaie de développer ses relations avec les pays africains, notamment de l'Ouest, cette décision va être vécue comme humiliante et va provoquer une coupure entre le Maroc et l'Afrique subsaharienne. Cela est ressentie comme discriminatoire par les Africains.


En octobre 2014, le forum africain pour le développement s’est tenu pour la première fois en dehors d’Addis-Abeba, à Marrakech. Les exportations du Maroc vers l’Afrique subsaharienne sont passées de 330 millions d’euros en 2003 à 1,4 milliards en 2013.


Le Maroc est le deuxième investisseur africain sur le continent après l’Afrique du Sud. Casablanca sert de hub pour laRAM sur toute l'Afrique (elle a ouvert 32 lignes aériennes dans 26 pays africains).


Maroc Telecom possède plusieurs filiales africaines. Les banques marocaines sont présentes dans 19 pays africains. Le Maroc souhaite par ailleurs réintégrer l’Union africaine, qu’il a quittée avec fracas en 1984 lorsque la République arabe sahraouie a été admise. La politique de rapprochement du Maroc a payé puisqu’il avait été désigné pour représenter l’Afrique au Conseil de sécurité entre 2011 et 2013.


Nul doute que l’Algérie observe ceci avec satisfaction et gourmandise.


Il faudra trouver un plan B sur le continent. Toute autre solution serait un grave échec de crédibilité, non seulement pour la CAF, mais pour tout le continent.

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