L'édito de Pascal Boniface

Obama et l’Afghanistan

Édito
26 avril 2011
Le point de vue de Pascal Boniface
Les guerres d’Obama, Bob Woodward, Éditions Denoël, 523 pages
C’est un gros pavé que le journaliste vedette Bob Woodward consacre à la façon dont Barack Obama gère les conflits dont il a hérité. Une enquête particulièrement fouillée faite avec des multiples entretiens, la renommée de l’auteur lui ouvrant toutes les portes. Sous le titre Les guerres d’Obama, c’est avant tout la gestion du dossier de la guerre d’Afghanistan dont il est question. Le livre décrit avec minutie les luttes d’influences mais également le désarroi des responsables américains, face à la guerre d’Afghanistan. Ce qu’on lit n’est pas franchement rassurant. Obama est sans cesse confronté aux demandes des militaires de déploiement supplémentaire de troupes. On voit bien qu’il est réticent. Il a le sentiment qu’on ne lui propose que trois options, dont deux sont impossibles, pour mieux lui faire choisir la troisième, celle initialement choisie par les militaires. Mais il n’ose pas les affronter directement. Il pense également qu’il a besoin de conserver auprès de lui Robert Gates, le secrétaire à la Défense, pour des raisons politiques.

Le « Nation building » est depuis longtemps abandonné. Mais même les plans les plus ambitieux ne pouvaient qu’au mieux stabiliser la situation. Les militaires n’offrent pas de porte de sortie à Obama, qui lui a en tête l’échéance de 2012. Il se fâche franchement lorsqu’on lui propose une augmentation des moyens qui, sur 10 ans, couterait 1 000 milliards de dollars. Impensable face à la crise économique et sociale que traversent les Etats-Unis. « Tout ce que l’on me propose, de retrouver la situation actuelle au bout de six ans, pas question que je donne mon feu-vert. » (page 367) Obama relit, avant de présenter son plan sur l’Afghanistan, le discours d’Eisenhower prononcé à la fin de son mandat sur la menace que représente le complexe militaro-industriel.

Obama avait une intuition politique « on ne peut rien faire en Afghanistan sans l’appui actif du Pakistan. » Mais les militaires pakistanais ne joueront pas totalement le jeu, tant ils craignent une main mise, directe ou indirecte, de l’Inde sur l’Afghanistan. Et Obama n’a pas pu ou pas su contraindre l’Inde à un rapprochement avec le Pakistan. Selon un de ses conseillers « Le Pakistan entretient des relations complexes et schizophrènes avec les terroristes, où il tient à la fois le rôle de parrain, de victime et de refuge. » Le président pakistanais Zardari présente les attaques des talibans pakistanais à l’intérieur de son pays comme étant orchestrés par l’Inde ou les Etats-Unis afin de déstabiliser le Pakistan et de s’emparer de son arsenal nucléaire. Le Pakistan pour prix de son soutien plein et entier aurait aimé voir reconnaître par les Etats-Unis la légitimité de son programme nucléaire.

Les jugements sont également sévères sur Karzaï, qui laisse la corruption se développer autour de lui, mais sait admirablement jouer sur le manque d’alternative des Etats-Unis. Ils s’en méfient, ils le méprisent, ils le prennent même pour quelqu’un qui a une dépendance à des substances prohibées, mais font comme s’ils étaient obligés de faire avec lui. « Karzaï est présenté comme délirant et paranoïaque. » (page 208) Les Américains savent qu’ils n’ont pas un partenaire solide et fiable en Afghanistan. 80% des policiers afghans sont illettrés, un bon nombre se droguent, sans parler des fantômes qui touchent leur paies et que l’on ne voit jamais à leur poste.

On a le sentiment, à la lecture de ce livre que les Américains restent en Afghanistan parce qu’ils pensent que partir rapidement serait un échec, signifierait la fin de leur crédibilité comme puissance stratégique, un coup dur pour l’OTAN et une victoire pour tous ceux qui se proclament ennemis de l’occident. S’ils ont l’impression que les talibans triomphent en Afghanistan, les extrémistes du monde entier vont en être galvanisés, dit-on dans l’entourage d’Obama.

On voit bien également que les différents responsables américains ne pensent et ne planifient que comme si la guerre étaient purement américaine, sans tenir compte réellement des puissances alliées. Il y a bien, contrairement aux affirmations publiques, une américanisation de la guerre.

« Un membre du groupe stratégique, en interdisant aux Américains de circuler à pieds dans Kaboul, ville supposément sure, quel message envoyons-nous aux Afghans ? » (page 211) Obama veut prendre son temps, il estime que les deux présidents que l’histoire récente a montré confrontés à une décision capitale dans un contexte de guerre, Johnson face aux généraux qui préconisaient l’escalade au Vietnam en 1965, George Bush en 2003 avant d’envahir l’Irak, n’ont ni l’un ni l’autre suffisamment poussé leur réflexion et examiné les solutions alternatives ou mesuré les conséquences ultimes de leur choix.
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