L'édito de Pascal Boniface

À propos de « Passeport diplomatique » de Gérard Araud

Édito
29 octobre 2019
Le point de vue de Pascal Boniface


 

Gérard Araud a eu une longue carrière diplomatique qui l’a amené aux postes les plus prestigieux du ministère des Affaires étrangères. Apprécié pour sa liberté de ton et la sûreté de son jugement lorsqu’il était en fonction, il n’a perdu ni l’une ni l’autre après avoir quitté le Quai d’Orsay comme le prouve son ouvrage. Les livres écrits par des ambassadeurs qui se retirent deviennent de plus en plus nombreux, mais le lecteur ne s’en plaindra pas : ils sont de qualité et la diversité des parcours permet une diversité de réflexion[1]. Celui-ci est un régal. Il nous livre un regard acéré sur la politique étrangère française et l’état du monde.

Gérard Araud a été considéré comme le chef de file des néoconservateurs au Quai d’Orsay : c’est très réducteur et en réalité faux, et je ne peux pas être soupçonné de complicité intellectuelle avec cette famille idéologique.  Certes, il déplore que du temps de la guerre froide il fût interdit d’utiliser l’adjectif “occidental“ dans les correspondances, il dit qu’il est plus contemporain des combats pour les droits de l’homme et la démocratie que pour ceux de l’indépendance.

Gérard Araud, ami personnel de Thérèse Delpech, idole et égérie des néoconservateurs français, s’était brouillé avec elle, jugeant inacceptable qu’un haut-fonctionnaire français puisse critiquer la position de ses autorités à l’étranger, en l’occurrence le refus de la guerre d’Irak par Jacque Chirac.

Gérard Araud écrit, à propos du discours de Dominique de Villepin à l’ONU : « un tel moment justifie une vie. »

Il a longtemps et à travers plusieurs postes eu la charge du dossier iranien. Il avait alors mis l’accent sur le danger de la prolifération que pouvait présenter ce pays, mais dans une perspective de l’intérêt de la France. Et s’il a beaucoup contribué à la restauration des liens entre Israël et la France où il est devenu ambassadeur en 2003, c’était parce que Dominique de Villepin le « paladin du néo-gaullisme » lui en avait donné instruction.

Sur le conflit israélo-palestinien, « j’étais la voix impopulaire qui chuchotait que c’est le plus fort qui dicte ses conditions au plus faible et qui hausse les épaules alors que Paris affirmait que c’est le plus fort qui devait faire des concessions » écrit-il. On peut être en désaccord. Israël n’est fort que de l’absence de pression exercée par les autres pays.

Il a l’honnêteté d’admettre que contrairement aux promesses, Camp David en 2000 ne pouvait que conduire à l’échec avec un Premier ministre israélien plus soutenu que par 26 des membres de la Knesset et un président américain qui faisait ses valises. On a alors fait porter l’échec à Arafat : « Le résultat fut un désastre dont les conséquences se firent sentir sur le long terme”. Les néoconservateurs font peser, pour leur part, sur le seul Arafat l’échec de Camp David.

Selon lui, concernant Israël, le traumatisme de 1967, qui n’est qu’une note en bas de page dans les livres d’histoire français, représente un moment central de l’histoire d’Israël. Toute déclaration des autorités françaises est immédiatement analysée à l’aune de la conduction d’une politique étrangère hostile, voire antisémite. Il fait en tous les cas ce constat : « Aujourd’hui je suis donc à peu près convaincu que jamais il n’y aura de paix entre Israël et les Palestiniens. » Là encore il se distingue des néoconservateurs, qui, inconditionnels d’Israël, n’émettent jamais la moindre critique à l’égard de son gouvernement.

Il est très sévère également sur le régime rwandais : « qui joue pleinement de la mémoire du génocide pour décourager les critiques de l’Occident alors qu’ils assassinent ses opposants à l’étranger.

Il reconnaît que la réintégration dans l’OTAN n’a guère donné la satisfaction qui en était attendue. Une nouvelle fois, un sentiment différent de la doxa des néoconservateurs.

« L’engagement américain en Europe, qui est le fruit de la guerre froide, sur lequel on peut en effet s’interroger après l’effondrement du bloc soviétique, en l’absence de menace globale pour la sécurité du continent européen. »

Il est fier de pouvoir dire que la France est aujourd’hui un des membres les plus influents de l’organe le plus important des Nations unies (CSNU).

Il est sévère avec Donald Trump qui annonce une politique pour ne pas en déduire de stratégie parce qu’il n’y a pas de stratège dans l’avion : « Il y a des idéologues comme Bolton, des exécutants comme le secrétaire d’État, mais ce n’est pas de Kissinger ou Scowcroft. »

Mais il comprend pourquoi il a été élu. Washington, qui a voté pour Hillary à 94 % n’accepte toujours par sa défaite et n’a pas fait son deuil. La famille Clinton dont la fortune est passée de rien en 2001 à 135 millions en 2016 est une machine à faire de l’argent dans l’opacité la plus totale.

Aujourd’hui, 57 % des Américains seraient incapables de faire face à une dépense inattendue de 500,16 $. 16% travaillent plus de 60 heures par semaine. 10 000 000 de foyers ont dû abandonner leur logement, aucun banquier n’est allé en prison alors que des millions d’Américains perdaient leurs emplois. La question sociale a été oubliée par les démocrates ;

Pour Gérard Araud, les États-Unis maintiennent une hégémonie qui dans les faits n’est plus nécessaire. Le 11 septembre et l’Afghanistan ont servi de bruit de fond pour dissimuler la réalité de l’Alliance, l’OTAN, désormais sans ennemi. Le budget de défense américain représente celui combiné de la France, du Royaume-Uni et de l’Allemagne et 2 fois et demie celui de la Russie. Aux États-Unis, 47 % des experts de politique étrangère considèrent que le leadership américain est nécessaire à la stabilité globale et donc à la prospérité et à la sécurité des États-Unis. Ce pourcentage n’est que de 9,5 % dans l’ensemble de la population.

« Notre diplomatie doit être agile et créative et non prisonnière d’un supposé camp occidental. » C’est une conclusion gaullo-mitterandiste que nous livre Gérard Araud, faux-néoconservateur.

 

[1] Le point commun de tous ses récits est d’être peu tendre avec Bernard Kouchner et très sévère avec Douste-Blazy. Cf les ouvrages : Le soleil ne se lève plus à l’Est (Plon) de Bernard Bajolet, Profession diplomate : Un ambassadeur dans la tourmente (Plon) de Yves-Aubin de la Messuzière, La diplomatie n’est pas un dîner de gala (Grasset) de Claude Martin, Un diplomate mange et boit pour son pays (Odile Jacob) de Stéphane Gompertz.

 

 
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