L'édito de Pascal Boniface

« Libé » et l’IRIS : pourquoi les journalistes seraient plus vertueux que les chercheurs ?

Édito
1 décembre 2014
Le point de vue de Pascal Boniface

Le 25 octobre, Lorraine Millot publiait dans "Libération" un dossier sur les réseaux de Poutine en France où elle affirmait que les positions de l’IRIS sur la Russie pourraient être influencées par ses financements.


J’ai rédigé une réponse en posant une question simple : un journaliste digne de ce nom peut-il colporter des rumeurs sans prendre même la peine de contacter ceux qui sont mis en cause ?


Blessée sans doute d’être prise à défaut, Lorraine Millot loin de s’excuser multiplie les attaques avec des moyens douteux dans un article sur Le Plus de L’Obs et sur le site de "Libération" (qui ne comporte aucune référence à ma propre réponse).


Elle affirme avoir pris la peine de m'interviewer longuement. C'est vrai. Le seul problème, c'est qu'elle m'a interviewé APRES la publication de son "enquête". Comme les gens qui tirent et réfléchissent après, Lorraine Millot publie et vérifie ensuite.


Elle dit que je n'ai pas demandé de droit de réponse formel. Elle joue sur les mots : je n'ai pas demandé un droit de réponse au sens juridique du terme. Il n'y avait qu’un paragraphe concernant l'IRIS dans son article et donc juridiquement je n’aurais pu répondre que sur la même largeur.


J'ai demandé à "Libération" de pouvoir répondre plus librement, ce qui m'a été accordé dans un premier temps, avant de me proposer d’être interviewé par Lorraine Millot. J’ai accepté en pensant qu’il y avait matière à débat intéressant.


Mais à la lecture de la retranscription de l’entretien, j’ai constaté que l’on doit à Lorraine Millot un nouveau concept : le droit de réponse soumis au bon vouloir de celui auquel on répond, sous forme de long questionnaire agressif et sélection orientée de ce qui peut être publié.Elle me reproche de ne pas vouloir publier son entretien. Effectivement, elle n’a retenu de cette rencontre qui a duré deux heures que les réponses qui lui convenaient, écartant celles qui pouvaient être les plus sensibles, les plus éclairantes pour le public mais peut-être aussi les plus gênantes pour ceux qui colportent des rumeurs sur l’Iris.


Ainsi, alors qu'elle demandait que je publie intégralement la liste de toutes les recettes de l’Iris en détail, j'avais observé que "Libération" ne le faisait pas. Une fois encore, "Libération" est-il prête à faire ce que sa journaliste exige de l’Iris ?


Par ailleurs, je soulignais que la personnalité de certains investisseurs dans le capital de "Libération", comme Patrick Drahi, créateur d’i24 présenté comme "le dôme de fer contre l’information internationale", protégeant Israël, pouvait interroger.


"Pas du tout", me dit Lorraine Millot. Sur la question de ces investissements privés, "non seulement la question est débattue par les journalistes de 'Libération', mais fait l'objet d'une charte éthique pour assurer que les actionnaires du journal n'interfèrent pas dans le travail de la rédaction".


Les journalistes de "Libération" seraient-ils par essence insensibles à toute interférence, alors que les chercheurs de l'Iris seraient incapables de penser librement, ligotés par d’hypothétiques sponsors ?Je m'étonne une fois encore que "Libération" préfère propager des rumeurs contre l'IRIS que s'interroger sur les sources et fondements de celle-ci. Ce qui pourrait être une véritable enquête journalistique extrêmement intéressante, mais peut-être gênante pour certains partenaires, voire actionnaires de "Libération".


"Libération" va-t-il enquêter sur la nouvelle campagne que son actionnaire BHL vient de lancer contre l’IRIS? Y-aura-t-il une enquête interne pour comprendre pourquoi depuis la polémique lancée contre moi par l'ambassadeur d'Israël en 2003, le service international de "Libération" m'ignore ?


Lorsque j'ai vu l'interview qu'elle retirait de notre entretien pour publication, je me suis dit dans un premier temps que j'avais perdu deux heures de mon temps. Mais à la réflexion, cela m'a été utile. J'ai compris pourquoi je me détachais comme tant d'autres d'un journal que j'avais tant aimé.

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