L'édito de Pascal Boniface

« Les leçons du Japon – Un pays très incorrect » – 4 questions à Jean-Marie Bouissou

Édito
23 juillet 2019
Le point de vue de Pascal Boniface


 

Normalien, agrégé d’histoire, directeur de Recherche au Centre d’Etudes et de Recherche Internationales de Sciences Po, et désormais son représentant au Japon, Jean-Marie Bouissou répond aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de son ouvrage « Les leçons du Japon. Un pays très incorrect » aux éditions Fayard.

Vous décrivez un Japon, qui selon des critères européens, serait en retard sur le plan sociétal, mais qui s’en accommode et qui y trouve une forme d’équilibre…

Dire que le Japon est en retard, c’est postuler qu’il doit suivre le même chemin que le nôtre. Mais sa culture sociale – tout comme son système politique, ses médias, son système religieux – sont différents des nôtres. Et puisque le « droit à la différence » est devenu chez nous une valeur fondamentale, nous ne saurions reprocher les siennes au Japon, même si elles sont attentatoires à la correctness.

Le Japon a autant de problèmes que la France. Son taux de suicide est l’un des plus élevés du monde. Le taux de pauvreté y est double du nôtre, la « mort par excès de travail » (karoshi) est un problème national. Depuis 1990, la croissance moyenne annuelle du PIB n’a pas dépassé 1%, contre 1,4% chez nous. Et l’indice boursier Nikkei, qui a culminé à 40 000 en 1990, stagne aujourd’hui autour de 22 000.

Mais pourquoi n’en résulte-t-il pas ici les polémiques, les divisions, le cynisme et, au final, le désarroi ? C’est la question que mon livre pose, et si le Japon peut nous donner une leçon, c’est bien celle-là.

Une raison est que l’Archipel est épargné par le chômage, la délinquance et les flux migratoires hors de contrôle. Mais sa résilience tient aussi à sa conception de la vie en société. Nous apprenons le « vivre ensemble » – en gros : nous supporter le mieux possible par-delà nos différences – et nous le pratiquons autant que nous le voulons bien. Les Japonais « font société » comme l’on « fait corps » parce qu’on leur inculque cette attitude dès le plus jeune âge, et qu’on ne leur laisse pas vraiment le choix. Ici, la liberté n’est pas « le droit de faire tout ce qui n’est pas interdit » ; elle est bornée par la notion de « trouble excessif au regard des normes sociales usuelles » – jurisprudence de la Cour Suprême à l’appui, sans être remises en cause, ni par les médias, ni par le système religieux.

La façon dont les Japonais conçoivent les excuses explique-t-elle que les contentieux avec la Chine et la Corée du Sud ne soient toujours pas réglés ?

Au Japon, dans le cours de l’interaction sociale, quiconque occasionne ne serait-ce que de la gêne doit s’excuser. A plus forte raison, les représentants d’une institution dont une faute a pu faire douter les Japonais que tout est parfait au Japon doivent se soumettre au rituel des excuses publiques télévisées. En Occident, s’excuser est une affaire personnelle, et met en danger celui qui le fait : « Qui s’excuse s’accuse ». Au Japon, s’excuser, c’est constater que vous, ou l’organisation dont vous faites partie, avez perturbé la société. Le reconnaitre vaut promesse d’y remédier et punition symbolique : « Qui s’excuse se fait absoudre par le groupe… »

Les excuses sont donc à usage interne. C’est pourquoi les dirigeants du Japon ont toujours refusé d’en faire pour les crimes de guerre que lui reprochent ses voisins. En le faisant, ils donneraient plus de valeur au jugement de ces étrangers qu’à celui de leurs concitoyens. Ce serait renier le Japon. C’est pourquoi aucun n’a jamais fait plus que reconnaître que leur pays « a infligé des souffrances incommensurables », et formuler à titre personnel pour les victimes une « compassion » à peine assortie de « remords ».

Qu’est-ce que la notion de Pays-corps ?

Parler de la France comme une nation de race blanche ayant des racines chrétiennes est aujourd’hui « incorrect ». Ici, il va encore de soi que le Japon est le pays d’une race autochtone, qui constitue à elle seule une nation dont la culture, la langue et la civilisation sont spécifiques, et qui en tire sa force. Cette vision tient en un mot qui était le pilier de l’idéologique militariste qui a mené le pays à la catastrophe de 1945 : Kokutai (le « Pays-corps »). La nation japonaise serait donc «naturelle», alors que les nations occidentales auraient été créées artificiellement par des guerres et des traités. Elle serait donc plus cohérente et énergique face aux épreuves.

Cette vision constitue un capital historique que le système scolaire et les médias protègent en entretenant l’opacité sur le passé national. On se refuse notamment à étudier la possibilité que les tribus originelles de l’archipel aient été submergées par des migrations, et à éclaircir les origines de la dynastie impériale. Officiellement, l’empereur Akihito est toujours le 126e descendant de Jimmu, petit-fils de la déesse Amaterasu, qui aurait établi l’empire le 6 février (!) 660 av. J-C.

Les Japonais ne sont pas dupes de cette imposture, mais ils l’aiment bien, et ne voient pas ce qu’ils gagneraient à la remettre en cause en exigeant la fouille des tombes impériales au nom d’un quelconque « droit de savoir »…

Le vieillissement de la population du Japon et son déclin démographique sont-ils des facteurs insurmontables d’affaiblissement 

La population a culminé à 128 millions d’habitants en 2010. Avec une fécondité de 1,4 enfant par femme, il en a déjà perdu trois millions. A ce rythme, les Japonais ne seront plus que cent millions en 2060, dont 38% auront 65 ans ou plus. Et même si la fécondité remontait, les naissances n’augmenteraient pas de sitôt, car depuis quatre décennies il est né d’année en année moins de Japonais(es). Donc, pendant quarante ans, de moins en moins de femmes arriveront à l’âge de procréer. Alors qu’il manque déjà 300 000 travailleuses pour les services à la personne, 200 000 manœuvres pour le BTP, et que le déficit pourrait atteindre 600 000 pour les ingénieurs et le secteur des NTICs, seul un apport extérieur peut éviter la catastrophe. Mais au nom du kokutai, le Japon y est très rétif. En 2018, les étrangers n’étaient que 2% de la population et 3,5% de la population active (France : 8% et 6%).

Après trois décennies de demi-mesures, le Japon a adopté en 2018 une loi qui prévoit, pour le moment, « d’inviter » 385 000 travailleurs non qualifiés, sans conjoint(e) ni enfant(s), pour travailler dans quatorze secteurs d’activité pendant cinq ans, renouvelables une fois. Ils seront sélectionnés dans neuf pays asiatiques – donc « peu visibles » et culturellement compatibles. En théorie, ce système serait gagnant-gagnant : le Japon importe une main-d’œuvre dont il n’aura à payer ni les retraites ni la formation, et les bénéficiaires acquerront des compétences pour contribuer, à leur retour, au développement de leur pays natal.

Le nombre de ces « invités » et la durée de leur séjour pourront être augmentés autant que de besoin. En outre, rien ne les empêchera de se marier pour obtenir un titre de séjour permanent, et de faire souche. Déjà, avec seulement 2% de population étrangère, 6% des mariages sont mixtes. Si l’on ajoute à cela que le Japon déroule le tapis rouge aux travailleurs qualifiés, techniciens, ingénieurs, chercheurs et entrepreneurs, dont certains obtiennent en un an le droit de résidence permanent avec femme et enfants, l’immigration pourrait remédier à l’affaissement démographique.

Si en 2060 le Japon, sans rebond de la natalité, avait ainsi accueilli sept millions d’immigrés (175 000 par an), il aurait stabilisé sa population autour de 108 millions au lieu de 100. La population d’origine étrangère atteindrait 8,8%, à peu près comme en France aujourd’hui, mais elle serait culturellement mieux compatible et la quasi-totalité travaillerait. En outre, venue par libre choix plutôt que déracinée par la misère, elle serait porteuse d’un dynamisme mature dont les jeunes Japonais pourraient s’inspirer; et poussée à procréer pour assurer son droit au séjour, elle relancerait la natalité.

Après sa réouverture forcée au monde en 1853, le Japon cloîtré d’Edo a su tirer le meilleur des apports étrangers rationnellement organisés. Rien n’interdit de penser que le Japon vieillissant d’aujourd’hui puisse faire de même avec un apport contrôlé de sang neuf.

 

 
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