L'édito de Pascal Boniface

« Afrique, introuvable démocratie » – Questions à Kofi Yamgnane

Édito
31 octobre 2013
Le point de vue de Pascal Boniface
Kofi Yamgnane, ancien secrétaire d’État à l’intégration de François Mitterrand, ancien député franco-togolais a décidé en 2008 de revenir dans son pays d’origine, le Togo, pour participer aux élections présidentielles de 2010. Il raconte dans son livre « Afrique, introuvable démocratie » (éd. Dialogues, 2013) les menaces, les pressions et toutes les embûches mises en place pour empêcher une candidature redoutable pour le pouvoir en place, incarné par le fils de l’ancien dictateur Eyadema – compétent et honnête, confie Yamgnane. Son livre est à la fois une description saisissante d’un Togo où tout semble arrêté, où une petite clique bénéficie pour elle seule des richesses d’un pays dont la population est exclue. En termes d’infrastructures, d’éducation, le Togo a régressé au cours des 50 dernières années, marquées par un pouvoir familial corrompu et incompétent. Une réflexion globale sur les atouts de l’Afrique et son avenir. Kofi Yamgnane compte tenter à nouveau sa chance aux élections de 2015. C’est dans cette perspective qu’il écrit ce livre, une démonstration imparable de ce que l’Afrique ne devrait plus être.
 

Le Togo est-il le dernier bastion de la France-Afrique ?


La France-Afrique, en dehors des « faits d’armes » les plus cocasses transparaissant au gré des déclarations romanesques de ses petits porteurs de valises, c’est aussi le soutien ou la mise en place de régimes forts, je veux dire dictatoriaux avec par procuration, ses disparitions ou assassinats politiques, ses innombrables répressions restées trop souvent occultées par la France mais toujours présentes dans la mémoire de populations ballotées entre craintes et espoirs. La France-Afrique c’est l’assurance, au-delà de relations « incestueuses » avec « d’anciens collaborateurs » du pouvoir colonial et la mise en place de circuits financiers de type mafieux, de rentes de situation, de passe-droits et de fait d’une justice dévoyée.
 

Le temps de ce paternalisme néocolonial est-il révolu au Togo ? Malheureusement, la réponse est non, car rien n'est venu améliorer la situation, même si les apparences ont changé : pas de coopération décentralisée (il n'existe aucune collectivité locale !) pour permettre aux acteurs de participer à des programmes de développement innovants, au contact des populations et de fait de proximité et de solidarité ; forte présence d'instructeurs militaires français dans l'armée, la police et la gendarmerie ; intensification de l'économie d'extraction ; omniprésence et toute-puissance d'entreprises françaises dont la seule ambition est de capter toutes les richesses pour elles-mêmes et pour éventuellement créer des emplois en France, sans prendre aucune de leurs responsabilités sociales et sociétales au Togo...

C'est donc encore et toujours les prédateurs locaux qui ont la haute main sur la « coopération » et qui se partagent, au besoin avec les donateurs, les impôts des Français et des Européens tombés là sous forme de manne, ainsi que sur les entreprises privées qu'ils ont cooptées : « ...quand on aime la France et qu'on veut son aide, on doit aimer ses entreprises... », comme disait à Faure Gnassingbé un ancien Président de la République française, porteur du fameux discours de Dakar !
 

Vous décrivez un pays où tout le monde a peur comme une survivance d’une période historique révolue à l’heure de la globalisation et de l’ouverture sur l’extérieur. Pouvez-vous nous en dire plus ?


Ce qui frappe le voyageur à sa descente d'avion à Lomé, sous la trompeuse apparence de la gaîté de vivre, c'est la peur qu'il peut lire dans tous les yeux de tous les Togolais. Tout le monde a peur de tout le monde ; l'espion est partout, en tenue ou en civil ; des chauffeurs de taxis sont les serviteurs du pouvoir et lui rapportent, le soir venu, toutes les conversations entendues ; le Togo s'est équipé des dernières techniques d'écoute des téléphones fixes ou mobiles. 
 

Oui, à l'heure de la mondialisation, le Togo reste fermé sur lui-même et continue à affamer en rond sa population. Quant à sa jeunesse (étudiants, jeunes entrepreneurs, chômeurs diplômés, artistes...), victime d'exploitations, de violences, de manipulations politiques et de prévarications morales, elle n'a plus qu'un avenir : émigrer ! C'est ce qu'elle fait !

Le Togo, c'est, sous les tropiques, le régime soviétique dans ses jours les plus sombres !

Quelles sont les raisons qui vous permettent de penser que les choses iront mieux en 2015 qu’en 2010 ?


Rappelons qu'en 2010, le régime m'a empêché de me présenter à l'élection présidentielle. Au vu de ce que les Togolais ont compris de ce que je veux faire pour le pays, au vu de la germination et de la croissance de la graine semée en 2010, la situation ne sera plus la même en 2015. Je sais que la fraude est de plus en plus sophistiquée, grâce notamment à l'aide fournie par une entreprise française.

Mais comme disait François Mitterrand : « ...il arrive un moment où la volonté populaire est supérieure à toutes les fraudes et à tous les charcutages électoraux... ».

Ce moment est venu pour le Togo et pour que le régime RPT-UNIR me barre à nouveau la route en 2015, il lui faudra trouver des nouvelles « raisons » et les exposer à la face du monde, notamment à l'Europe et à la France, premiers bailleurs.
 
Je suis tout à fait serein.
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