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Note de lecture

Régner au Cameroun. Le Roi-Pot

William Tchuinkam, Doctorant en science politique, Université Paris 1, Centre d’étude des mondes africains (CEMAF)

Jean-Pierre Warnier Paris, Karthala, 2009, 338 p.

Jean-Pierre Warnier, ethnologue, nous fait part dans cet ouvrage du résultat de plus de trente années de recherches sur un royaume contemporain africain, le royaume Mankon situé dans la région administrative Nord-Ouest du Cameroun, appartenant à l’aire géographique dite des « Grassfield ». Le simple fait de l’énonciation de l’existence d’un règne monarchique au sein d’une entité territoriale qui se veut une république peut prêter à confusion. Mais il traduit simplement la coexistence de pouvoirs traditionnels aux côtés du pouvoir politique au Cameroun – comme c’est le cas du reste dans de nombreux pays africains – ceux-là, bien que constamment réinventés, préexistant largement à la construction coloniale et postcoloniale de celui-ci.


couv-2009-11-016.jpgL’auteur adopte une approche fortement empreinte de la notion foucaldienne de gouvernementalité, tout en se démarquant – sans la renier – de l’anthropologie sociale classique. Son analyse vise, dans une perspective praxéologique, à saisir les subjectivités constitutives du pouvoir dans la royauté Mankon. À cette fin, il propose de prendre en compte la culture matérielle et motrice comme « technologie du pouvoir et… médiation de la subjectivation politique ». Ici, le pouvoir n’est pas inscrit dans des normes ou des institutions, ni même incarné par un individu quelconque. Il est incorporé de manière « infraconsciente », sous forme d’algorithmes par le sujet Mankon, dès sa plus tendre enfance. Cet ensemble de connaissances et de pratiques procédurales est mis en œuvre au quotidien de manière inconsciente et non – ou peu – verbalisée, à travers une abondante culture matérielle, entendue comme « ensemble d’artéfacts sur lesquels s’étayent nos gestes » (p. 30). Autrement dit, les gouvernementalités Mankon sont un travail sur le corps en prise avec les objets. Ce qui ne relève en général que de « l’intendance de la vie quotidienne » se retrouve être une des clés majeures de décryptage de la société Mankon. « Les jeux du pouvoir Mankon sont affaires de peau, de récipients, d’orifices, de conduites de rétention, d’accumulation, d’ouverture et d’expulsion, de fermeture et de dispensation » (p. 18).


La figure du roi, qui est le point focal de l’analyse, se révèle finalement n’être que le reflet ou l’expression d’un ensemble de pratiques socioculturelles intégrées et partagées par les sujets du royaume, y compris le roi lui-même. Ce dernier n’est pas la source du pouvoir dont il n’est que le dépositaire, la courroie de transmission. Il reçoit son pouvoir des ancêtres défunts et le transmet aux sujets par la dispensation de substances à travers des gestes rituels. Les trois corps du « roi-pot », à savoir son corps naturel et charnel, le palais et la cité opèrent comme des récipients dotés d’orifices et exerçant une fonction de régulation des flux.


Cette fresque quasi onirique de la gouvernementalité des récipients au royaume Mankon emporte une confusion chronologique que l’auteur rattrape heureusement à la conclusion de l’ouvrage. On aurait de la peine dans le contexte actuel à retrouver cette société Mankon dont la description tout au long de l’ouvrage donne l’impression d’un système social autorégulé, immanent et transcendant les sujets qui le composent, un pouvoir diffus dont la responsabilité n’incombe à personne, si ce n’est aux anciens défunts censés en être la source. C’est que cette réalité ante-coloniale, qui daterait d’au moins le xviiie siècle, a difficilement résisté à la colonisation et à l’avènement de l’État camerounais auxquels elle a dû s’adapter. Deux perspectives s’ouvrent alors à l’auteur en guise de bilan : du point de vue de l’anthropologie sociale, il fait le constat patent que les « structures » et les « fonctions » du royaume ont perdu de leur pertinence pour être reléguées aujourd’hui au rang de folklore. La « globalisation » a entraîné la distension des limites du royaume qui ne cadrent plus avec le corps royal. Mais pour autant, le roi conserve son rôle de captation et d’assignation de ressources de diverses natures et origines (État, ONG, programmes internationaux d’aide au développement, Peace Corps américain, etc.) à la localité. Il demeure le « roi-pot », bien que l’étiolement  des frontières du royaume pose quelques problèmes quant à la destination personnelle ou collective des ressources ainsi incorporées au royaume. Le roi continue à définir l’autochtonie et l’appartenance au royaume Mankon et lui donne une visibilité nationale. Bref, le roi Ngwa’fo II joue un rôle essentiel, tant de par ses atouts propres (grande intelligence, éducation et culture) que par l’effet de la royauté sacrée qu’il incarne. Le but ultime de cet ouvrage est d’offrir les prémices épistémologiques et méthodologiques d’un paradigme permettant une lecture des relations sociales qui prenne en compte de manière universelle les données matérielles et corporelles.
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