Innocence

Le Routes de la Soie - Éditions

460 pages


Avril 2020

Comment fut vécu de l’intérieur le drame du Cambodge dans les années 1970 ? Les khmers rouges ont laissé un pays totalement exsangue, une population marquée à jamais et une société fracturée entre les anciens bourreaux, toujours dans la nature, et leurs anciennes victimes, qui parfois vivent sous le même toit ! De nombreuses familles vivent ainsi entre devoir de mémoire et tentation de l’oubli. Avec 1,7 millions de morts, le génocide cambodgien est l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire de la seconde moitié du XXème siècle, et les plaies restent béantes dans un Etat pauvre qui peine à se reconstruire après avoir été amputé d’un tiers de sa population, dont les élites intellectuelles et politiques. Après le passage des khmers rouges, le Cambodge était en ruine, les Cambodgiens également. Humanité rongée, population mal formée, déformée même par des années de traitements inhumains : voilà ce qui pourrait caractériser le drame du Cambodge et de sa population.

S’inscrivant dans cette logique, ce roman s’attarde sur le parcours d’un jeune cambodgien pris dans la tourmente du régime aberrant de Lon Nol, dictateur soutenu par Washington entre 1970 et 1975, qui voit un monde s’écrouler autour de lui, et se sent irrémédiablement attiré par la résistance qu’offraient alors les khmers rouges, soutenus par le roi Sihanouk en exil à Pékin. Commence alors un parcours initiatique qui le plonge dans la barbarie et le crime aveugle de tout un peuple, le sien. De jeune résistant, notre héros devient progressivement un guerrier puis, après la guerre de libération nationale terminée avec la prise de Phnom Penh en avril 1975, un combattant modèle du nouveau régime, l’Angkar, avec à sa tête Pol Pot et ses idéaux empruntés au stalinisme et au nazisme.

La suite est connue de ceux qui s’intéressent à l’histoire du Cambodge, avec l’organisation méthodique d’un véritable génocide dont les bourreaux étaient pour la grande majorité d’entre eux des adolescents, la mise en application de ce que les autorités qualifiaient de collectivisme expérimental, dont les conséquences furent désastreuses, une paranoïa qui s’installait dans toute la société, sur fond de délation et de peur collective, et la fracture sociétale et familiale, avec séparations des enfants de leurs parents, exode permanent et éloignement progressif des centres urbains… Le Cambodge est devenu, en l’espace de quelques mois, un enfer pour ceux qui n’avaient pas pu le fuir, et cet enfer se pérennisa tandis que la communauté internationale fermait les yeux. Puis ce fut le projet aussi ridicule que criminel de Pol Pot d’envoyer ses braves petits soldats au-delà de la frontière vietnamienne, dans l’espoir de dépeupler la population du delta du Mékong et de reconstituer l’ancien royaume khmer. Cette vague d’assassinats eut au moins le mérite d’inciter le Vietnam à la riposte, et en l’espace de deux semaines, les ridicules forces de l’Angkar cédaient devant les troupes vietnamiennes qui, quelques années plus tôt, avaient vaincu les Etats-Unis. Au total, les khmers rouges seront restés quatre ans au pouvoir, de 1975 à 1979, avant de poursuivre leur lutte dans la jungle pendant plus de vingt ans, et de « livrer » Pol Pot pour mieux marchander leur réinsertion dans une société qu’ils s’étaient évertués à détruire.

 

Notre « héros » est spectateur tous les moments-clef de l’histoire des khmers rouges. De victime des bombardements d’un régime corrompu, voyant sa famille décimée sous ses yeux, il devient peu à peu un bras vengeur qui, sous l’action d’une propagande poussée à l’extrême, se mue en véritable bourreau, tuant, martyrisant, torturant et détruisant la société qui l’a vu grandir. On lui inculque des préceptes nationalistes révolutionnaires abjectes, un sentiment de paranoïa qui le rend autant suspicieux que suspect aux yeux de ceux qui l’entourent, et la haine de se famille, de ses semblables, et de son propre pays. Il est récepteur et se contente d’appliquer des préceptes qu’il ne cherche jamais à contester, ni même à comprendre. Il s’imagine être devenu un personnage important du Cambodge et de sa révolution, car il est du côté des dirigeants, mais à aucun moment il ne dispose d’une quelconque opportunité de donner des ordres, ou même de prendre des initiatives. C’est un pion manipulé, de sa « naissance » au sein de l’Angkar à sa mort anonyme au fin fond de la jungle, des années après la fin de l’utopie meurtrière, sous les coups de ses anciens camarades, qui sont devenus ses bourreaux par pure paranoïa, et s’entretuent avec la même froideur et barbarie qu’ils avaient assassiné leur propre peuple.

 

Ce roman est une réflexion sur la violence, et ceux qui la pratiquent de façon aveugle. Véritable enfant soldat, manipulé, poussé au crime, craignant lui-même de devenir une victime s’il n’est pas un bourreau, notre héros pourrait être aussi bien rwandais qu’afghan, soudanais ou colombien. La particularité du cas cambodgien réside dans le fait que le régime au pouvoir pendant quatre ans est légitimement considéré comme la plus effroyable dictature de tous les temps, et que l’expérience humaine que subirent ses contemporains n’a pas d’égal.

 

C’est également une réflexion sur l’innocence de tout un peuple, qui voit se commettre l’inadmissible sous ses yeux, et reste impuissant, paralysé par la peur, et se considère comme une victime passive. Le héros lui-même est un passif, qui extériorise ses propres frustrations par une violence gratuite et insupportable, exprime sa lâcheté par ce qu’il croit être du courage au combat et dans des exécutions d’êtres sans défense. Il ne s’implique jamais dans ce qu’il fait, et ne peut donc pas être à proprement parlé qualifié de coupable, mais plutôt de dangereux innocent. Cette innocence est celle de l’enfant qu’il est quand il devient soldat, et de l’enfant qu’il est resté quelques années plus tard quand il est abattu après avoir été dénoncé par d’autres « enfants » de ce peuple retombé à l’état de l’innocence criminelle. Un enfant qui n’est pas entièrement détruit, mais repris en main par de mauvais formateurs, qui vont faire sa mauvaise éducation, et travestir son innocence en barbarie. C’est le sens du titre et de l’idée centrale qui se dégage de ce roman.

 

Les 34 chapitres proposés sont autant de « moments » qui jalonnent le parcours du personnage central, de son enfance innocente à sa mort absurde, qui met un terme à une vie entière passée à ne jamais prendre conscience de la portée de ses actes, comme si le drame était qu’il n’est jamais parvenu à dépasser son innocence originelle. Ils sont également et surtout un moyen de voir, au travers du parcours d’un enfant devenu adulte trop vite, et malgré lui, tout en restant au fond de lui un enfant, l’histoire de tout un peuple, dans l’indifférence générale, jusqu’à ce qu’il s’autodétruise et se lance dans une absurde guerre de conquête du sud Vietnam. Les titres des chapitres évoqués dans la liste ci-après correspondent à un plan précis que l’auteur a en tête, et qui constitue la trame du roman. Leurs titres peuvent paraître peu précis à première vue, mais ils renvoient à un développement sur lequel l’auteur dispose d’éléments, comme des cases à remplir dans l’ordre, et de façon cohérente, selon une approche chronologique des évènements qui marquèrent l’histoire du Cambodge. Chaque chapitre se veut assez court, pas plus de quelques pages, s’inscrivant dans un fil linéaire, mais mettant l’accent sur un sujet précis. A titre de comparaison, le même type de plan est souvent suivi dans les ouvrages de témoignage du drame cambodgien, par des auteurs qui mettent en avant un épisode marquant de leur existence, qui est aussi un moment important de l’histoire de leur pays, ou une anecdote particulièrement sensible.

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