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Note de lecture

Mondialisation. La grande rupture

Yves Gounin / été 2008

Charles-Albert Michalet Paris, La Découverte, mars 2007, 166 p.

Décédé en novembre 2007, Charles-Albert Michalet fut un auteur prolixe qui analysa le capitalisme mondial et son évolution. Dans son dernier ouvrage, il soutenait que la mondialisation, même s’il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau, marque une quadruple rupture. La première a souvent été surévaluée. Il s’agit des délocalisations. L’auteur distingue les délocalisations keynésiennes (investissements dit « horizontal ») motivées par la recherche de débouchés, en général vers d’autres pays développés, des délocalisations néo-classiques (investissement dit « vertical ») qui visent à réduire les coûts unitaires de production. Le plus intéressant est qu’elles ne sont, ni l’une ni l’autre, destructrices d’emplois. Au contraire, nous dit C.-A. Michalet, exemple italien à l’appui, ce sont les firmes qui créent le plus d’emploi à l’étranger qui en créent dans leur propre pays.
La mondialisation des échanges constitue une rupture autrement plus importante. L’essentiel des échanges commerciaux se fait aujourd’hui à l’intérieur d’une même branche industrielle, voire au sein de la même firme : par exemple, l’Allemagne exporte des composants automobiles vers les PECO qui les assemblent. Dans un système où les prix de transfert internes, fixés par la maison mère souvent sans relation avec les prix de marché, occupent une place croissante, la régulation par les prix devient caduque. Si bien que tous les indicateurs traditionnels de la comptabilité nationale sont frappés d’obsolescence : l’importation du Japon vers la France d’un véhicule Nissan enrichit-il ou appauvrit-il l’économie française ?
La mondialisation financière constitue une troisième rupture. L’analyse a déjà été faite : les trois D (déréglementation du secteur bancaire, décloisonnement des banques d’affaires et de dépôt, désintermédiation des crédits bancaires) ont accéléré la circulation des capitaux, parfois en totale déconnection avec la sphère de l’économie réelle. La « gouvernance » des firmes a changé d’étalon. L’époque n’est plus à l’expansion mais à la valorisation dans une logique patrimoniale. L’important n’est plus de dégager des bénéfices, mais d’atteindre une rentabilité au moins égale à celle que les capitaux immobilisés dégageraient dans des activités comparables. Pour ce faire, on se recentre sur son cœur de métier ; on externalise les fonctions support qui obèrent le taux de rentabilité.
La dernière rupture reste à venir. Elle concerne les politiques économiques qui sont encore doublement prisonnières des dogmes de l’économie classique et des frontières de l’État-nation. D’une part, l’heure n’est plus où l’économie d’un État se pilote par un habile policy mix. Les États ont perdu tout pouvoir en matière monétaire ; en matière budgétaire, les marges de manœuvre sont inexistantes. D’autre part, l’avantage compétitif (qui met en compétition des territoires plus ou moins attractifs) ayant supplanté l’avantage comparatif (où chacun gagnait à commercer), l’État n’a d’autre choix que de promouvoir une politique d’attractivité pour attirer les investissements étrangers. L’auteur signale à titre d’exemple qu’en France, malgré la création en 2001 de l’Agence française pour les investissements internationaux (AFII), beaucoup reste à faire en termes d’image.

Une fois ce constat posé, l’auteur évoque cinq attitudes possibles face à la mondialisation. Les deux premières sont trop extrêmes pour être retenues : le refus pur et simple ou l’acceptation inconditionnelle. La supranationalité, mondiale ou régionale, sont l’une et l’autre utopiques : aucune instance surplombante, ni mondiale ni même régionale, ne viendra « gouverner » la mondialisation. L’auteur place plus modestement ses espoirs dans une cinquième option : la « régulation » de la mondialisation à travers une multiplicité d’agences sectorielles chargées, chacune dans leur domaine, de pallier les dysfonctionnements de la mondialisation, de prendre en charge « les déséconomies externes » (p. 148). François Heisbourg ne disait rien d’autre dans le dernier chapitre de son récent ouvrage « L’épaisseur du monde »[1] , quitte à laisser en suspens la question de l’arbitrage entre les impératifs contradictoires défendus par chacune de ces agences sectorielles.





[1] Stock, 232 pages, janvier 2007


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