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Note de lecture

Achever Clausewitz

René Girard Paris, Carnets Nord, 2007, 368 p.

Achever Clausewitz, comme pour se débarrasser définitivement des thèses du général prussien (1780-1831), en finir, une bonne fois pour toute, avec l’auteur du traité inachevé De la guerre, paru après sa mort, entre 1832 et 1834 ? Ou, au contraire, et c’est le sens que René Girard donne au titre de ce livre d’entretiens avec Benoît Chantre, achever Clausewitz comme pour aller au bout du raisonnement initié par le stratège, comme une manière de mener son interprétation à son terme, de porter sa pensée là où lui-même n’avait pas voulu ou pas pu l’y conduire. Et « achever l’interprétation du De la guerre, pour René Girard, c’est dire que son sens est religieux, et que seule une interprétation religieuse atteindra, espérons-le, l’essentiel » (p. 15). Fidèle à ses travaux antérieurs, l’analyse de R.Girard mêle tout à la fois références littéraires (en l’espèce, Hölderlin et Germaine de Staël) et textes sacrés, reprenant certains des concepts qui ont fait sa renommée – tel que le désir mimétique, le principe de réciprocité ou la recherche du bouc émissaire – et écrivant, ainsi, une nouvelle page de cette anthropologie de la violence humaine qu’il s’est attaché à construire depuis toutes ces années. Schématiquement, pour R. Girard, le motif et le ressort des conflits reposeraient sur le fait que l’on désire en permanence ce que l’autre désire. De cette logique concurrentielle naîtrait les conditions de la rivalité, alimentant d’autant le cycle de la violence, la quête de vengeance et la recherche d’une victime expiatoire.
Relançant à nouveaux frais les analyses et les définitions de Clausewitz, R. Girard s’attache à cerner le processus d’escalade de la violence dans lequel le monde s’est engagé, une violence qui n’aurait plus comme seule fin qu’elle-même. Les guerres interétatiques, depuis l’observation desquelles Clausewitz peut écrire ce qu’il écrit, en tant que formes réglées de la violence, ne sont plus ; elles ont laissé place à une violence totale, « imprévisible et indifférenciée ». Nous assisterions désormais à une montée aux extrêmes illimitée, sans médiation pour en canaliser le déchaînement. Dans un jeu d’acteurs ne se réduisant plus aux seuls États, cette montée aux extrêmes serait le signe de l’« incapacité de la politique à contenir l’accroissement réciproque, c’est-à-dire mimétique, de la violence » (p. 12). C’est donc un monde et un avenir extrêmement sombres que nous décrit René Girard. Comme le donne à penser les derniers mots de ce long entretien, sans complaisance. « Il fallait bien achever De la guerre, pour voir où mène ce livre, qui fonctionne comme un miroir fascinant de son époque. Clausewitz témoigne, de façon plus réaliste que Hegel, de l’impuissance foncière du politique à contenir la montée aux extrêmes. Les guerres idéologiques, justifications monstrueuses de la violence, ont en effet mené l’humanité à cet au-delà de la guerre où nous sommes aujourd’hui entrés. L’Occident va s’épuiser dans ce conflit contre le terrorisme islamiste, que l’arrogance occidentale a incontestablement attisé. Clausewitz voyait encore surgir la violence au sein des conflits interétatiques du XIXe siècle. Les nations étaient là pour contenir la contagion révolutionnaire. La campagne de France s’est encore terminée par le Congrès de Vienne, en 1815. Cette ère est aujourd’hui achevée, à l’heure où la violence ne connaît plus le moindre frein. On peut dire, de ce point de vue, que l’apocalypse a commencé. » (p. 352).
Cette relecture religieuse de Clausewitz, originale et perturbante, apocalyptique et résignée, probable et improbable, a, en outre, le mérite de ne plus réduire l’œuvre de Clausewitz à une seule formule (« la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens »), mille fois reprises et agissant comme un appel à la non lecture, puisque tout y serait contenu. Par ailleurs, l’entretien ouvre une autre piste, répétée à plusieurs reprises dans l’ouvrage, qui repose sur l’usage « militaire » de l’anthropologie. R. Girard rappelle ainsi qu’il est « convaincu que nous sommes entrés dans une période où l’anthropologie va devenir un outil plus pertinent que les sciences politiques. » (p. 27). Et l’actualité militaire de confirmer. Les forces militaires états-uniennes n’ont-elles pas fait appel, récemment, sur différents théâtres d’opération militaire, en Afghanistan ou en Irak par exemple, à des « anthropologues » (« embedded anthropologists», des « anthropologues embarqués » en somme, comme on a pu le dire des journalistes). Comprendre l’environnement socio-culturel local, aider les forces militaires dans leur rapport aux populations des régions où elles sont déployées et donc participer, indirectement, aux opérations contre-insurrectionnelles, voici quelques-uns des objectifs du programme militaire Human Terrain System mis en place aux États-Unis et qui vise à recruter des anthropologues et autres chercheurs en sciences sociales. Si la pratique n’est pas totalement nouvelle, elle indique, néanmoins, des transformations dans la manière qu’ont les militaires états-uniens d’appréhender le processus de pacification des zones où ils se trouvent, celui-ci ne pouvant se réaliser contre le système de valeur, de représentation et de référence des populations locales – ce constat ne devant pas conduire, pour autant, à éclipser la question fondamentale de la légitimité du processus de pacification lui-même, dans les formes qu’il prend.
Les anthropologues sauront-ils éviter le désastre que nous annonce René Girard ? Nous verrons !
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