ANALYSES

Élections américaines 2020 : chronique d’une contestation annoncée ?

Tribune
3 novembre 2020
 


Alors que le dénouement de l’élection présidentielle 2020 est proche, du moins la date officielle, par de nombreux aspects, cette campagne se sera révélée hors norme. La crise sanitaire du Covid-19 en a affecté toutes les composantes : les candidats, la manière de faire campagne, la manière de voter, les financements et, peut-être le saura-t-on ce mardi 3 novembre au soir, ou bien plus tard dans le mois de novembre, le résultat et la démocratie américaine elle-même.

L’expression a régulièrement été utilisée ces derniers mois, notamment dans le camp démocrate, pour mobiliser l’électorat : « cette élection est la plus importante à laquelle vous participerez au cours de votre vie ». L’argument pourrait paraître galvaudé, tel un slogan de campagne déjà trop entendu par le passé. Et pourtant, il y a dans ce cycle électoral qui s’achève quelque chose d’inhabituel. En effet, une victoire de Joe Biden, comme cela semble s’annoncer, ramènerait de la prévisibilité dans la vie politique américaine ; en revanche, une nouvelle victoire de Donald Trump ferait entrer le pays dans une zone inexplorée. Et d’une certaine manière, le pays est déjà entré dans cette zone, une zone où la démocratie américaine semble vaciller, où les violences postélectorales s’annoncent, où l’un des candidats a laissé entendre à de multiples reprises qu’il ne reconnaîtrait pas le résultat d’élections qu’il décrit déjà comme truquées. Autant de signaux que l’on avait coutume d’associer avec d’autres régions du monde, dans des pays en développement bien souvent, où le mot élection ne rimait pas nécessairement avec démocratie. À la veille des élections américaines, les vieux démons de l’Amérique semblent s’agiter de nouveau.

Des élections hors norme

Quelques chiffres pourraient servir à décrire le décor de cette élection présidentielle 2020. Plus de 93 millions de votes ont déjà été enregistrés avant même la date de l’élection officielle, le 3 novembre 2020, soit l’équivalent de plus de 65 % des votes de l’élection 2016. La participation électorale est l’une des clés de l’élection, mais aussi l’une des grandes incertitudes. Si les tendances observées depuis l’ouverture des votes anticipés, en personne ou par correspondance, se retrouvent mardi 3 novembre, il n’est pas impossible que l’on enregistre alors l’un des plus importants taux de participation électorale de l’après-Seconde Guerre mondiale.

Hors norme, ce cycle électoral l’est aussi en raison des sommes d’argent collectées et dépensées. Près de 14 milliards de dollars, c’est le coût estimé de  la séquence électorale qui s’achève le 3 novembre 2020, et qui inclut les élections présidentielles, sénatoriales et à la Chambre des représentants. Cela fait du cycle électoral 2020, le plus cher de l’histoire des États-Unis. La campagne présidentielle seule aurait coûté, selon des projections, près de 6,6 milliards de dollars, soit le total de l’ensemble du cycle électoral de 2016, qui avait déjà atteint un record, dépassant de peu le record déjà établi lors du cycle électoral de 2012. Les différentes élections 2020 auront généré un tel volume d’argent du fait des dons individuels et du rôle d’organisations servant à financer les campagnes, à l’image de ce que l’on nomme aux États-Unis, les Political Action Committee (PAC), ou encore des super-PACs, dont la caractéristique principale est de pouvoir recevoir et dépenser un volume illimité d’argent. Ce type d’organisation (super-PAC) a émergé après la décision de la Cour suprême des États-Unis de 2010 Citizens United v. Federal Election Commission, qui a ouvert la voie aux dépenses illimitées lors des campagnes électorales, renforçant encore le rôle de l’argent dans la vie politique et électorale américaine.

Désunion nationale et contestations annoncées

Divisé, fracturé, polarisé, ces qualificatifs font partie de l’histoire américaine ; ils sont l’histoire américaine. Pourtant, on semble redécouvrir cet état de la société américaine à chaque situation de crise. Comme si le vernis unitaire sur lequel le pays s’est fondé (E Pluribus Unum) se fissurait à nouveau. Les fractures que la promesse d’unité vient recouvrir inlassablement depuis plus de deux siècles réapparaissent avec force, sur fond de crises sanitaire, sociale, économique et raciale. Alors que ces crises révèlent les conflits qui animent la société américaine, le rôle des élections, comme c’est le cas bien souvent en démocratie, aurait dû être d’arbitrer ces conflits et d’ouvrir la voie à un dénouement pacifique de ces crises et de ces tensions. Or, le système politique et démocratique américain lui-même est soumis à de fortes tensions, et connaît une crise de légitimité qui pourrait déboucher, le mardi 3 novembre au soir, sur une crise constitutionnelle.

En effet, si les résultats de l’élection présidentielle connus mardi soir ne déterminent pas clairement un vainqueur, et si Donald Trump et ses équipes de campagne mettent à exécution la stratégie que leur propos n’ont cessé de suggérer depuis plusieurs mois, à savoir déclarer la victoire sur la base des votes en personne comptabilisés le 3 novembre au soir (qui pourraient pencher du côté républicain), sans attendre le décompte des millions de votes par correspondance qui ne sera effectif qu’au bout de quelques jours (qui devrait pencher du côté démocrate), alors cela pourrait ouvrir la voie à une contestation des résultats devant la justice fédérale et même à des violences, si les résultats du vote en personne devaient être modifiés par les résultats du vote par correspondance, en particulier si cela se réalise au détriment de Donald Trump. Les propos de Donald Trump et ses conseillers à propos de ce qui pourrait se passer le soir de l’élection se doublent en outre de commentaires sur le refus de concéder l’élection et d’un transfert pacifique du pouvoir, en cas de défaite.

Intox, stratégie de campagne, stratégie médiatique pour hystériser le camp libéral et démocrate, stratégie du chaos, on le saura bientôt.

Ce qu’il faudra surveiller au soir de l’élection présidentielle

Lorsque les derniers bureaux de vote de la côte ouest fermeront mardi 3 novembre au soir, quels sont les dynamiques, les variables, les enjeux qu’il conviendra d’observer.

270. Une fois le résultat du vote populaire connu au niveau des États, et sur la base du winner-take-all system en vigueur dans tous les États sauf le Maine et le Nebraska (système proportionnel), le candidat victorieux engrangera le nombre de votes des grands électeurs impartis à chaque État. Le premier candidat qui atteint les 270 votes du Collège électoral remporte l’élection présidentielle. Connaîtra-t-on le 46e président des États-Unis mardi soir ? Rien n’est moins sûr.

Une dizaine d’États pivots. Mardi soir, la carte électorale américaine se réduira à une dizaine d’États où se décidera l’élection présidentielle. Parmi eux, la Pennsylvanie bénéficiera d’une attention particulière. Si l’on en croit les sondages d’opinion, Joe Biden jouit d’une large avance dans le Michigan et le Wisconsin, ce qui rend toute victoire de Donald Trump extrêmement délicate s’il ne parvient pas à gagner l’État de Pennsylvanie, comme il l’avait fait en 2016. C’est la raison pour laquelle les deux candidats ont continué de faire campagne dans l’État jusqu’au bout de la campagne. Joe Biden entend ainsi consolider sa victoire en reconstruisant ce que les commentateurs appellent le mur bleu, pour parler des États de la Rust Belt, au Nord et dans le Midwest. Parmi les autres battleground states, les yeux seront également rivés sur l’Arizona, la Caroline du Nord, la Floride, le Minnesota, l’Ohio, l’Iowa, ou encore la Géorgie, le Texas, où, changements démographiques obligent, les démocrates sont devenus compétitifs. Dans tous ces États, tous les regards convergeront vers un certain nombre de circonscriptions qui détermineront le résultat de l’élection au sein des États pivots eux-mêmes.

Le raz-de-marée Biden. En 1980, le candidat républicain Ronald Reagan avait défait le président sortant Jimmy Carter en remportant 44 États ; en 1984, il récidivait en emportant cette fois-ci, 49 États. Il est peu probable que Joe Biden l’emporte face au président sortant dans autant d’États ; en revanche, il est fort probable que le candidat démocrate emportera largement le vote populaire à l’échelle nationale. Toutefois, celui-ci ne sera d’aucun effet si Joe Biden ne remporte pas le vote populaire dans les États qui comptent vraiment, à savoir les États pivots (swing states).

Mobilisation électorale. Si les tendances enregistrées depuis l’ouverture du vote anticipé dans de nombreux États se confirment, le taux de participation le jour de l’élection pourrait se révéler élevé. Alors que plus de 93 millions d’électeurs ont déjà voté, plus de 50 millions de votes sont encore attendus mardi 3 novembre. Si le vote anticipé pourrait favoriser le candidat démocrate, en revanche, les votes en personne le jour des élections devraient être le fait d’électeurs s’identifiant au parti républicain n’ayant cure du Covid-19. Si Joe Biden ne l’emportait pas largement mardi au soir, il est fort à parier que le camp Trump entamerait des manœuvres visant à discréditer les résultats de l’élection présidentielle. Le taux de participation de la communauté afro-américaine dans des États comme le Michigan, le Wisconsin, l’Ohio, la Géorgie et la Caroline du Nord, dans la ville de Philadelphie (Pennsylvanie) sera à observer ; il pourrait déterminer les résultats de l’élection dans ces États, et par là-même à l’échelle nationale.

Discours concédant la défaite. Il n’est pas certain que l’on assiste à un discours concédant la défaite dès mardi soir, sauf si les résultats en Floride et dans quelques autres swing states, qui devraient eux être connus dans la soirée de mardi, venaient à donner Joe Biden vainqueur ; le candidat démocrate serait alors en route vers les 270 votes de grands électeurs. Pour Donald Trump, sans victoire en Floride, la voie pour la victoire apparaît impossible.

Violences attendues. Une étude publiée ces derniers jours par le Armed Conflict Location and Event Data Project (ACLED) révèle que cinq États pourraient connaître des violences après les élections du 3 novembre, du fait de milices armées. La Pennsylvanie, la Géorgie, le Michigan, le Wisconsin et l’Oregon sont ainsi considérés comme des États à haut risque de violence. En outre, certaines villes se préparent au pire. Ainsi, à New York, les craintes de violence poussent des grandes et petites enseignes à se barricader pour protéger leur vitrine et éviter de voir leur magasin détruit ou pillé.

Congrès. Au même moment que l’élection présidentielle, les électeurs américains sont également appelés à élire leurs représentants au Congrès, c’est-à-dire à la Chambre des représentants et au Sénat. Les majorités qui ressortiront des deux chambres influenceront la conduite des affaires du pays. Si la Chambre des représentants devait rester démocrate, le Sénat, quant à lui, fait l’objet d’une intense bataille et pourrait revenir dans le giron démocrate, à la faveur d’une courte majorité.

 
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