Trump et l’Afrique : du commerce aux expulsions

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L’administration Trump a présenté les grandes lignes de sa politique africaine « America First ». L’accent est mis sur le principe du « commerce plutôt que l’aide », avec une priorité accordée à l’accès américain aux terres rares et aux ressources primaires africaines, à la coopération avec certains partenaires dans le secteur de la santé, aux efforts de résolution des conflits dans quelques zones (notamment en République démocratique du Congo et au Soudan), ainsi qu’à la collaboration avec des partenaires africains dans la lutte contre les menaces terroristes. Compte tenu de l’importance de cette question pour le président et son équipe, l’immigration est également devenue une priorité majeure dans les relations de Washington avec le continent.

De manière très visible, l’administration a cherché à réduire drastiquement le nombre d’immigrants africains venant aux États-Unis ou y résidant. En janvier 2026, le gouvernement américain a suspendu unilatéralement la délivrance de tous les visas aux ressortissants de onze pays d’Afrique subsaharienne et imposé une interdiction partielle à quatorze autres. Ces mesures concernent à la fois les visas de visiteur et les visas d’immigration et touchent certains des partenaires les plus importants des États-Unis dans la région (Angola, Nigeria, Sénégal, Tanzanie, etc.). Même lorsque des visas de visiteur peuvent encore être délivrés aux Africains, l’administration a instauré de nouvelles restrictions particulièrement contraignantes. Au Nigeria, par exemple, les demandeurs dont le visa est approuvé doivent désormais déposer une caution de 15 000 dollars avant que leur visa ne soit délivré. Les expulsions d’Africains déjà présents aux États-Unis ont également augmenté de manière significative sous Trump. Ces politiques vont clairement à l’encontre d’autres objectifs affichés par les États-Unis dans la région, notamment le renforcement des liens économiques, mais elles s’inscrivent parfaitement dans le cadre plus large du programme intérieur de Trump.

De façon surprenante, l’Afrique joue également un rôle dans la politique mondiale d’immigration de Trump. L’administration, avec le soutien direct du président lui-même, a activement recherché des partenaires africains prêts à accueillir des personnes expulsées de pays tiers, même lorsqu’elles n’ont aucun lien avec le pays d’accueil, ni même avec l’Afrique.

D’une manière générale, cette pratique est légale au regard du droit américain de l’immigration, bien qu’il existe certains cas particuliers où elle ne l’est pas. En 2025, la Cour suprême a confirmé le droit du gouvernement à procéder à de telles expulsions ; plus récemment, une juridiction inférieure a estimé que les immigrés devaient disposer d’un délai pour contester les expulsions vers un pays tiers, mais cette affaire est toujours en cours d’examen. Le droit international n’interdit pas non plus ce type d’expulsion, à condition qu’il n’existe pas de risque substantiel de persécution ou de torture. Il est probable que les responsables de l’administration Trump se soient inspirés d’un projet britannique de 2022, soutenu par le gouvernement de Boris Johnson, visant à expulser un grand nombre de ressortissants de pays tiers vers le Rwanda en échange de centaines de millions de livres sterling d’aide britannique. (Cette mesure a finalement été abandonnée après des contestations judiciaires et le départ du Parti conservateur du pouvoir.)

Jusqu’à présent, l’administration a conclu des accords avec au moins sept pays africains, bien que le Département d’État ait fourni peu de détails. Il s’agit notamment du Rwanda, du Soudan du Sud, de l’Eswatini, de l’Ouganda, du Ghana, du Cameroun et de la République démocratique du Congo. Des informations relayées par les médias indiquent également que la Guinée équatoriale, la Sierra Leone et le Liberia pourraient avoir accepté d’accueillir des expulsés en provenance des États-Unis. Ces accords comprennent des montants modestes d’aide américaine — généralement entre 5 et 7 millions de dollars — destinés à soutenir l’accueil des personnes expulsées. Le président Trump aurait personnellement promu les expulsions vers des pays tiers lors de son « mini-sommet » de juillet 2025 à Washington avec les dirigeants de la Mauritanie, du Gabon, du Sénégal, de la Guinée-Bissau et du Liberia. Jusqu’à présent, le nombre d’expulsions réalisées dans le cadre de ces accords semble toutefois limité, probablement à quelques dizaines de personnes par pays au maximum.

Étant donné que l’administration cherche à expulser des milliers d’immigrants chaque jour, pourquoi déployer autant d’efforts pour seulement quelques expulsions vers l’Afrique ? Plusieurs explications plausibles peuvent être avancées.

Premièrement, il y a l’effet dissuasif de l’exil en Afrique. Indépendamment du nombre réel d’immigrants expulsés vers le continent, de nombreux candidats à l’immigration peuvent être effrayés par cette perspective. Un jeune Mexicain ou Vénézuélien cherchant une nouvelle vie aux États-Unis peut être prêt à courir le risque d’être renvoyé dans son pays d’origine, ou même dans un pays voisin familier, pour tenter sa chance dans la réalisation du rêve américain. Ce calcul peut changer considérablement si une arrestation par l’ICE signifie être envoyée dans un pays africain éloigné offrant des garanties de protection des droits humains incertaines.

Deuxièmement, l’administration cherche presque certainement à développer des capacités d’accueil en prévision d’éventuels besoins futurs, notamment dans des pays peu susceptibles de contester d’éventuels abus. Face à la forte pression exercée par la Maison-Blanche et le Département de la sécurité intérieure pour expulser des millions d’immigrants, les responsables américains de l’immigration doivent être désespérément à la recherche d’endroits où ils peuvent transférer rapidement les cas les plus problématiques. On peut également supposer qu’ils souhaitent se décharger complètement de ces dossiers une fois les personnes arrivées sur le continent, même si toutes les procédures n’ont pas été scrupuleusement respectées. En mai, l’ICE a expulsé une Colombienne vers Kinshasa alors que le gouvernement congolais avait auparavant refusé de l’accueillir pour des raisons de santé. (Un juge américain a par la suite ordonné son retour aux États-Unis, mais il n’est pas clair si l’ICE s’est conformée à cette décision).

Enfin, certains critiques estiment que ces accords pourraient être conçus pour contourner le droit américain ou international. Plus précisément, ils craignent que les expulsions vers des pays tiers ne conduisent ensuite à des renvois vers des États où les personnes concernées risquent des persécutions. Cette inquiétude est particulièrement forte pour les demandeurs d’asile qui pourraient finalement être renvoyés dans leur pays d’origine et exposés aux persécutions mêmes qu’ils avaient cherché à fuir. En février 2026, la minorité démocrate de la Commission des relations extérieures du Sénat a publié un rapport très critique sur cette pratique. Les auteurs ont souligné que la majorité des personnes expulsées vers des pays tiers par l’administration Trump bénéficiaient de protections ordonnées par les tribunaux. Le rapport cite notamment des cas d’immigrants protégés qui ont été envoyés au Ghana et en Guinée équatoriale avant d’être renvoyés par la suite dans leur pays d’origine. La juge saisie de ces affaires a déclaré dans sa décision :

« Ces actions semblent également s’inscrire dans un schéma plus large et dans un effort généralisé visant à contourner les obligations légales du gouvernement américain en faisant indirectement ce qu’il ne peut pas faire directement. »


Retrouvez régulièrement les éditos de Jeff Hawkins, ancien diplomate américain, chercheur associé à l’IRIS, pour ses Carnets d’un vétéran du State Department.