Du Nil au Fezzan : le conflit soudanais comme accélérateur des recompositions géopolitiques sahélo-sahariennes

  • Dr. Yassine El Yattioui

    Dr. Yassine El Yattioui

    Chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II

Depuis le déclenchement de la guerre le 15 avril 2023 entre les Forces armées soudanaises (Sudanese Armed Forces, SAF) du général Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide (Rapid Support Forces, RSF) dirigées par Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », le Soudan est devenu l’épicentre de l’une des crises sécuritaires et humanitaires les plus graves du XXIe siècle. En un peu plus de trois ans, le conflit a provoqué l’effondrement de larges pans de l’appareil étatique, déplacé plus de quatorze millions de personnes, dont près de quatre millions de réfugiés dans les pays voisins, et placé plus de trente millions d’habitants en situation de dépendance à l’aide humanitaire, soit près des deux tiers de la population soudanaise.

Pourtant, réduire cette guerre à une catastrophe humanitaire ou à une lutte de pouvoir entre deux appareils militaires constituerait une lecture incomplète. En raison de sa position géographique, à la jonction de la vallée du Nil, de la Corne de l’Afrique, de la mer Rouge et de l’espace sahélo-saharien, le Soudan occupe une fonction stratégique dont les effets dépassent largement son territoire national. La guerre accélère ainsi des recompositions régionales qui concernent directement la Libye, le Tchad, l’Égypte ainsi que l’ensemble du Sahara central.

Cette note défend l’hypothèse selon laquelle le conflit soudanais agit moins comme une rupture que comme un accélérateur de dynamiques géopolitiques préexistantes. En s’appuyant sur une approche comparative entre les trajectoires soudanaise et libyenne, elle montre comment les espaces reliant le Darfour, Kufra et le Fezzan deviennent progressivement un continuum stratégique marqué par la circulation des groupes armés, l’intensification des économies de guerre, la recomposition des routes migratoires et l’affaiblissement des souverainetés étatiques.

L’analyse met également en évidence que les crises soudanaise et libyenne ne doivent plus être étudiées séparément. Elles participent désormais d’un même système régional où les conflits, les trafics, les ressources naturelles et les acteurs politico-militaires interagissent à l’échelle sahélo-saharienne. Cette évolution conduit à repenser les approches classiques de la sécurité régionale, encore largement centrées sur les frontières nationales, au profit d’une lecture davantage fondée sur les circulations transfrontalières, les économies politiques de la violence et les formes hybrides de gouvernance des périphéries.