ANALYSES

Élections présidentielles en Ukraine : les enjeux d’un scrutin où le « dégagisme » a le vent en poupe

Interview
29 mars 2019
Le point de vue de Arnaud Dubien


L’Ukraine se prépare au prochain scrutin présidentiel, 5 ans après la révolution de Maïdan. Le nombre important de candidats et la désillusion de la population rendent incertains les résultats de cette élection, d’autant plus cruciale que la situation intérieure du pays demeure très complexe. Quels sont les enjeux de ce scrutin ? Y a-t-il des perspectives de paix en Ukraine ?

Le premier tour de l’élection présidentielle ukrainienne aura lieu le dimanche 31 mars. Quels en sont les enjeux ? Est-ce une élection jouée d’avance ?

Le scrutin se tient dans un contexte de profond désenchantement de la population. Maïdan avait fait naître l’espoir chez beaucoup d’Ukrainiens d’une rupture avec « l’ancien monde », dominé par l’oligarchie et la corruption. Ces gens-là s’estiment aujourd’hui trahis. Une nouvelle fois, puisque la « révolution orange » de 2004 s’était déjà enlisée et n’avait pas tenu ses promesses. D’où le fort vent de « dégagisme » qui souffle ces dernières semaines sur le pays. La défiance à l’égard des institutions et de la classe politique traditionnelle atteint des niveaux inédits. C’est Volodymyr Zelensky qui semble devoir en profiter. Ce comédien très connu et apprécié de ses concitoyens a décidé de donner une traduction politique à la série télévisée qui lui a apporté le succès : « Serviteur du peuple ». Il est crédité d’environ 30% d’intentions de vote au premier tour et est donné vainqueur en toute hypothèse au second, qui aura lieu le 21 avril. Cela étant, les jeux ne sont pas forcément faits. Le président sortant, Petro Porochenko, qui était quatrième voire cinquième dans les enquêtes d’opinion fin 2018, paraît en mesure de se qualifier pour le second tour. Sa rhétorique martiale et nationaliste porte ses fruits. L’ancienne Première ministre Ioulia Timochenko, candidate malheureuse en 2010 contre Viktor Ianoukovitch, a quant à elle perdu beaucoup de terrain ces dernières semaines, mais c’est un animal politique qui peut malgré tout surprendre dans la dernière ligne droite. À noter que la perte de la Crimée, de Donetsk et de Lougansk aboutit à l’amputation de l’électorat traditionnellement pro-russe. Cette mouvance, aujourd’hui divisée, ne représente plus qu’environ 15% de l’électorat ukrainien. Le paradigme de la vie politique nationale et les clivages ont donc sensiblement évolué depuis 2014.

L’Ukraine fait face à plusieurs crises – notamment économique – et est gangrénée par la corruption. Quelle est la situation du pays ? S’est-elle améliorée depuis la révolution de Maïdan ?

L’Ukraine est aujourd’hui le pays le plus pauvre d’Europe en termes de PIB par habitant (2 964 dollars d’après les chiffres rendus publics à l’automne dernier par le FMI). L’annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014 puis la guerre dans le Donbass – qui représentait alors près de 16% de la richesse nationale – ont évidemment eu un impact majeur et désastreux. Mais le conflit ne doit pas occulter une réalité peu glorieuse : en 2013, l’Ukraine était la seule ex-république soviétique à ne pas avoir rattrapé son niveau économique de 1991. Deux décennies de pillage systématique par les élites – que celles-ci se présentent comme pro-occidentales ou soient étiquetées « pro-russes » – sont à l’origine de cette situation, alors même que l’Ukraine soviétique se situait, au moment de l’indépendance, à peu près au même niveau que la Pologne. Le décrochage – y compris vis-à-vis de la Russie, où les salaires sont aujourd’hui deux fois supérieurs – est donc spectaculaire. L’Ukraine a certes enregistré une croissance de 3,7% en 2018 (après 2,5% en 2017), mais la route sera longue et semée d’embûches. À court terme, elle restera largement dépendante de l’aide occidentale – en particulier des subsides du FMI – pour sa survie.

L’Est du pays est toujours le théâtre de combats entre séparatistes et loyalistes. Quelles sont les perspectives de règlement du conflit ? L’élection présidentielle peut-elle changer la donne ?

Les accords de Minsk conclus en février 2015 grâce notamment à la médiation de la France et de l’Allemagne n’ont jamais été appliqués. L’Ukraine et la Russie en ont des lectures divergentes, la première estimant que le processus politique est impossible à lancer en l’absence de progrès dans le domaine de la sécurité, la seconde pointant une stratégie dilatoire de Kiev couverte par les Occidentaux. Sur le terrain, les accrochages se poursuivent à intervalle régulier, les nombreuses trêves ne tenant généralement guère plus de quelques jours. Les civils de part et d’autre de la ligne de front vivent des situations dramatiques : la région est infestée de mines, et le blocus imposé par Kiev aux territoires séparatistes aggrave les choses, en particulier pour les retraités, qui doivent effectuer de périlleux trajets en zone loyaliste pour récupérer leurs pensions. Le blocage est donc total. Chacune des parties considère que le temps joue en sa faveur ; aucune d’elle ne veut faire le premier pas, assimilé à une capitulation. Il est vrai que les accords de Minsk, qui reflètent une lourde défaite militaire de Kiev, lui sont intrinsèquement défavorables. La Russie n’est quant à elle pas disposée à cesser son soutien aux séparatistes : elle craint, le cas échéant, que l’armée ukrainienne ne lance une opération-éclair contre Lougansk et Donetsk à l’image de celle des forces croates en Krajina à l’été 1995. Le renforcement de la coopération militaire entre l’Ukraine d’une part, et les États-Unis et certains pays de l’OTAN d’autre part, ne contribue évidemment pas à dissiper ces doutes.

L’élection peut-elle changer quelque chose ? Probablement pas si c’est Porochenko qui l’emporte. Le président sortant, pourtant élu en mai 2014 sur un programme de paix, est désormais partisan d’une ligne dure sur le Donbass et d’une rupture totale avec la Russie. Timochenko a parfois été présentée comme étant une interlocutrice potentiellement acceptable pour le Kremlin, qui la connaît bien pour avoir négocié avec elle les fameux accords gaziers de 2009. Il est cependant vraisemblable que, le cas échéant, elle doive donner des gages à la mouvance nationaliste et que se répète le « syndrome Trump ». Que ferait Zelensky ? Difficile à dire. Il a envoyé des signaux sur la nécessité de négocier avec la Russie, ce qui – fait nouveau – correspond à l’état d’esprit de la majorité de la population ukrainienne cinq ans après le début de la guerre dans le Donbass. Il est lui-même originaire du Sud-Est russophone et ne se reconnaît certainement pas dans le projet nationaliste. Mais quelles seront ses marges de manœuvre s’il est élu ? La rue à Kiev est toujours dominée par des éléments nationalistes violents, et il ne disposera pas de majorité au parlement au moins jusqu’à la fin octobre, date prévue des prochaines législatives. Il sera aussi sûrement l’objet d’une reprise en main des Américains, pour lesquels le maintien d’un abcès stratégique aux portes de la Russie est un objectif aussi évident qu’inavouable.
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