L’Afrique à l’épreuve de la guerre au Moyen-Orient

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Comment les États africains se positionnent-ils face au conflit au Moyen-Orient ?

Dès le début du conflit, l’Union africaine (UA), en appelant à un cessez-le-feu immédiat, a tenu à rappeler son attachement au droit international. Considérant qu’une escalade au Proche-Orient risquerait d’aggraver l’instabilité mondiale, le président de la Commission de l’UA, Mahamoud Ali Youssouf, a relayé les préoccupations de bon nombre de pays africains, en alertant sur les conséquences de cette guerre, notamment pour les marchés énergétiques, la sécurité alimentaire et la résilience économique. Une fois encore, à l’aune de cette actualité, l’UA a tenu à affirmer son attachement au respect du droit international et aux vertus du multilatéralisme.
Sur le plan national et régional, plusieurs dirigeants ont très tôt souligné les prévisibles impacts économiques de ce conflit sur le continent. Alors que l’UA insiste sur le fait que le conflit au Moyen-Orient « présente un risque grave » pour l’Afrique, l’accent est régulièrement mis sur la portée politique de l’événement. À cet égard, et, au-delà des grands principes énoncés par l’UA, les positions nationales sont davantage diversifiées. Si certains pays, tels que le Sénégal et l’Afrique du Sud ont condamné sans nuance l’offensive israélo-américaine en s’inquiétant des atteintes au droit international, d’autres, tels que le Maroc ou le Tchad, ont surtout déploré les attaques visant le Qatar, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït et l’Arabie saoudite. Par ailleurs, quelques États ont fait le choix d’une position d’équilibre, en condamnant à la fois une guerre jugée illégitime déclenchée par les États-Unis et Israël, tout en dénonçant le ciblage des pays du Golfe par l’Iran. On aura aussi noté la discrétion observée par les dirigeants des régimes militaires du Sahel, confrontés à une épineuse équation diplomatique. En tant qu’alliés de la Russie et soutiens résolus de cette dernière dans sa guerre illégale contre l’Ukraine, difficile pour eux de joindre leurs voix à celles qui dénoncent les violations du droit international au Moyen-Orient. À cet embarras diplomatique s’ajoute la double et délicate gestion de leur partenariat sécuritaire et économique avec Téhéran, et la récente réactivation de leur coopération avec les États-Unis.

Ce conflit au Moyen-Orient a-t-il changé le regard des États africains sur les États-Unis de Trump ?

Le conflit impactera forcément les relations entre les États-Unis et un certain nombre de pays africains, même si les dirigeants font montre d’une prudence manifeste à l’égard de l’administration Trump. Si la plupart d’entre eux espèrent que cette guerre ne bouleversera pas, en profondeur, les protocoles de coopération en cours avec les États-Unis, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne contribue pas à renforcer la confiance envers le dirigeant américain. Dans les cercles dirigeants au Sénégal, en Afrique du Sud ou au Nigeria, on souligne l’imprévisibilité de Donald Trump, et sa propension à privilégier la loi de la force sur la primauté du droit et des normes internationales. Sur un continent encore marqué par la mémoire du colonialisme, les principes tels que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et celui de la souveraineté territoriale constituent des valeurs cardinales, et fortement partagées. Le conflit en Iran donne un relief particulier aux rapports hostiles engagés par Donald Trump, depuis son retour à la Maison-Blanche, à l’égard de l’Afrique du Sud, ou son inconséquente ingérence dans la politique sécuritaire du Nigeria. La reformulation, souhaitée par Donald Trump, des coopérations avec l’Afrique, sera certainement impactée par le conflit en Iran. Compte tenu de leurs facteurs de vulnérabilité, les pays africains abordent diversement une nouvelle séquence de leurs relations avec les États-Unis : entre pragmatisme, méfiance et prudence. 

Comment la guerre en Iran impacte-t-elle les économies africaines et l’acheminement des ressources énergétiques ?

Les premières alertes formulées par les États ont été confirmées par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) qui, dans un rapport d’urgence, a mis en garde contre un choc commercial susceptible d’impacter le coût de la vie et les budgets des États. Les diverses réactions traduisent une réalité : celle des partenariats qui se sont développés au cours des dernières années entre les pays africains et ceux du Proche et du Moyen-Orient. Il faut noter que le Moyen-Orient représente 15,8 % des importations, et 10,9 % des exportations du continent. Le conflit en cours porte un rude coup aux activités, transactions et opportunités qui se sont développées au cours des vingt dernières années, à travers des entreprises privées et individuelles, entre l’Afrique et les pays du Golfe. Dès la première semaine du conflit déclenché le 28 février 2026, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) a alerté l’opinion sur les conséquences pour les flux pétroliers et gaziers mondiaux. Parmi ces conséquences redoutées, une potentielle flambée des prix sur l’énergie en l’Afrique de l’Ouest, une région déjà affectée par l’inflation et le recul de la croissance. Également soulignées par l’UA, les menaces sur la sécurité alimentaire. L’économie de la plupart des pays étant dépendante des importations de pétrole, les difficultés liées à l’acheminement de ces produits produisent déjà leurs effets sur les économies nationales, et singulièrement en Afrique australe. Ailleurs, on peut observer les hausses des prix des denrées alimentaires, et aussi des engrais dont la production est tributaire des importations de gaz liquéfié. Fait inédit le 7 avril dernier, à Madagascar, un état d’urgence énergétique a été décrété. Une mesure prise par le gouvernement malgache pour faire face aux pénuries généralisées dans ce pays économiquement fragile, et particulièrement exposé au choc pétrolier provoqué par le conflit au Moyen-Orient. Les experts du PNUD estiment que si le conflit dure plus de six mois, il faudrait s’attendre, en moyenne sur le continent, à une perte de croissance de 0,2 point de pourcentage sur le PIB de l’Afrique en 2026.

Dans quelle mesure le conflit au Moyen-Orient pourrait-il profiter au secteur énergétique de certains États africains qui pourraient être vus comme pôle de stabilité en comparaison des pays impactés par la guerre ?

En principe, et par effet de substitution, certains pays africains exportateurs de pétrole et de gaz pourraient tirer profit de la situation d’instabilité au Moyen-Orient. Il s’agit des grands pays exportateurs, tels que le Nigeria, premier producteur africain de pétrole, et l’Algérie, premier producteur de gaz et quatrième de pétrole sur le contient. Dans une moindre mesure, l’Angola, le Congo, le Tchad, la Libye, le Soudan du Sud ou le Gabon pourraient également bénéficier de circuits d’opportunités, eu égard à l’envolée des prix du brut. Toutefois, il faut nuancer cette éventualité, car tous ces pays ne disposent pas des mêmes capacités d’exploitation. L’Algérie, autosuffisante sur le plan énergétique, dispose d’une capacité conséquente d’exportation, et le Nigeria, grand exportateur, héberge aujourd’hui la plus grande raffinerie d’Afrique. Hormis ces deux exemples, les autres pays producteurs sont confrontés à de multiples facteurs de fragilité : dépendance à l’égard des importations d’essence raffinée, pénuries, hausse des prix, déficit de fourniture d’électricité, recours aux subventionnements… Sans compter la baisse naturelle des réserves de pétrole et de gaz dans certains pays qui se trouvent pratiquement confrontés aux mêmes difficultés budgétaires que les pays non pétroliers. Autant de facteurs qui nous amènent à relativiser les capacités des producteurs africains de pétrole à bénéficier pleinement de l’envolée des cours, et de leur statut de recours, en termes de fourniture. Autrement dit, l’arbre des opportunités ne parvient pas à cacher la forêt des vulnérabilités structurelles.