La résilience énergétique ukrainienne : de la résistance de la société à la reconstruction d’un réseau décentralisé

  • Sami Ramdani

    Sami Ramdani

    Chercheur à l’IRIS, co-responsable du programme Énergie et matières premières

  • Noémie Rebière

    Noémie Rebière

    Chercheuse associée à l’IRIS

  • Avec la collaboration de Zachary Pennès

    Avec la collaboration de Zachary Pennès

    Assistant de recherche, IRIS

  • Cartographie par David Amsellem

    Cartographie par David Amsellem

    Directeur, Cassini

« Le Bureau des Nations unies pour la réduction des risques de catastrophe définit la résilience comme « la capacité d’un système, une communauté ou une société exposée aux risques, de résister, d’absorber, d’accueillir et de corriger les effets d’un danger (…), notamment par la préservation et la restauration de ses structures essentielles et de ses fonctions de base ».

Pour réellement comprendre la résilience énergétique ukrainienne dans un contexte où le secteur énergétique a été la cible systématique des frappes russes depuis février 2022, il est impératif de changer de paradigme et de sortir de notre prisme de lecture nationale — celui d’un État centralisé, responsable de la résilience de la Nation et pourvoyeur de solutions en cas de crise. Ainsi, l’État central et ses relais locaux, par la mise en oeuvre de politiques, auraient créé les conditions de la continuité d’activité de la société ukrainienne et de la poursuite de l’effort de guerre. Or, c’est la conjugaison des approches top-down et bottom-up qui les a permises.

« Puisque l’armée régulière n’était pas prête à défendre le pays, ce sont les civils qui ont fait armée, apportant dans la guerre des compétences et une ingéniosité nouvelle ». L’analyse d’Anna Colin-Lebedev dans son livre Ukraine : la force des faibles, met en lumière cet aspect essentiel de la résilience de la nation ukrainienne face à la puissance militaire russe : la décroyance du peuple ukrainien en la capacité de l’État à répondre à la menace existentielle que constitue l’invasion russe — qui commence avec l’annexion de la Crimée en 2014, et la mobilisation massive de la société civile qui en résulte. Dans le champ médiatique et académique, on utilise dès 2022 l’expression d’une armée « Do it yourself » (DIY), qui révèle pour chaque segment de l’activité militaire, comme pour l’ensemble des activités civiles, une prise d’initiative individuelle et collective, une culture de l’innovation, de débrouillardise et la mise en place de systèmes D pour répondre aux besoins immédiats. C’est également ce qui est ressorti des nombreux entretiens menés au cours de cette recherche. À la question : « Comment l’État a organisé la priorisation des besoins énergétiques et la distribution des moyens de secours aux secteurs d’importance vitale (hôpitaux, écoles, etc.) ? », les réponses nous ramenaient bien souvent aux initiatives spontanées à l’échelle locale, qu’elles soient individuelles, collectives ou entrepreneuriales.

Cette lecture ne doit cependant pas faire l’impasse sur le rôle essentiel de l’État et du secteur public dans son ensemble, ni du soutien international pour la livraison de matériels (groupes électrogènes, pièces de rechange) ou de ressources énergétiques (produits pétroliers, gaz, électricité), qui sont vitaux au fonctionnement de la nation ukrainienne dans sa composante civile et militaire et en contexte de guerre… »