Ce que les élections hongroises nous apprennent de l’Union européenne

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  • Federico Santopinto

    Federico Santopinto

    Directeur de recherche à l’IRIS, responsable du Programme Europe, UE, OTAN sur les questions UE/OTAN

Pour l’Union européenne, Viktor Orbán constituait à la fois un obstacle politique et un défi normatif. Depuis le début de la guerre en Ukraine, la Hongrie s’était régulièrement opposée aux initiatives européennes en faveur de Kiev, contribuant à freiner, retarder ou affaiblir certaines décisions communes. Sa proximité avec la Russie de Vladimir Poutine avait fait de Budapest un facteur d’affaiblissement et d’inconsistance pour l’Union. Une première conséquence de sa défaite pourrait donc être le déblocage des 90 milliards d’euros que l’UE a prévu de prêter à l’Ukraine pour qu’elle puisse continuer à survivre financièrement et à se battre militairement.

Mais le problème posé par la Hongrie d’Orbán dépassait la seule question ukrainienne. Son régime incarnait une remise en cause directe des principes de l’État de droit sur lesquels repose la construction européenne. En mettant en place ce qu’il revendiquait lui-même comme une « démocratie illibérale », Viktor Orbán contestait non seulement certaines politiques de l’Union, mais aussi les valeurs fondamentales qui fondent son identité politique.

La défaite de Viktor Orbán soulève également plusieurs interrogations concernant les États-Unis et, plus particulièrement, l’influence de Donald Trump sur les droites nationalistes et souverainistes dans le monde.

L’administration Trump s’était fortement investie en faveur de Viktor Orbán. Le soutien affiché de responsables américains de premier plan, notamment celui du vice-président J. D. Vance, témoignait de l’importance symbolique accordée par Washington à cette élection. Dès lors, l’échec d’Orbán peut être interprété de plusieurs manières.

Il est d’abord permis de se demander si le soutien de Donald Trump n’a pas, en définitive, joué contre le Premier ministre hongrois en transformant l’appui américain en facteur de rejet auprès d’une partie de l’électorat. Plus largement, cette défaite pourrait marquer un premier coup d’arrêt à la dynamique politique portée par le trumpisme à l’échelle internationale depuis le début de l’année 2025. Elle invite en effet à s’interroger sur l’évolution plus générale des droites souverainistes en Europe et dans le monde. Le mouvement de progression observé ces dernières années a-t-il atteint son point culminant ? Un reflux est-il en train de s’amorcer, en partie en réaction aux excès, aux outrances et aux effets de polarisation liés à Donald Trump ?

À ce stade, il est trop tôt pour répondre à ces questions. Néanmoins, plusieurs signaux laissent penser qu’une forme de prise de distance est en train de se manifester en Europe, y compris parmi des dirigeants initialement proches de Washington.

Le cas italien est révélateur. Giorgia Meloni, pourtant proche de Donald Trump et de J. D. Vance, a déjà commencé à marquer certaines distances à l’égard de l’administration américaine. Cette évolution semble refléter un malaise plus large au sein de l’opinion publique italienne, y compris à droite, face au comportement international des États-Unis.

Dans ce contexte, une question s’impose : Donald Trump est-il en train de devenir un repoussoir électoral en Europe ? Et cette dynamique pourrait-elle également se manifester aux États-Unis, notamment lors des élections de mi-mandat prévues à l’automne ? Même sans réponse immédiate, le simple fait que cette interrogation se pose est politiquement significatif.

Pour la Russie, la défaite de Viktor Orbán constitue également une mauvaise nouvelle. Moscou perd de fait un siège au Conseil européen. Pendant des années, Budapest a servi de point d’appui à une stratégie russe de division interne de l’Europe, en freinant ou en contestant certaines positions communes, notamment sur l’Ukraine.

La Russie se retrouve ainsi un peu plus isolée dans l’espace politique européen. Sans modifier de manière décisive le cours de la guerre en Ukraine, cette évolution réduit néanmoins la capacité de Moscou à s’appuyer, au sein des instances européennes, sur un relais politique influent.

La Chine, elle aussi, perd un partenaire précieux. Sous Viktor Orbán, la Hongrie était devenue l’un des principaux points d’entrée des investissements chinois en Europe, y compris dans des secteurs considérés comme stratégiques, par rapport auxquels l’UE tente de mettre en place des politiques de contrôle.

Ces éléments ne répondent toutefois pas à la question initiale : qu’est-ce qui a rendu la petite Hongrie de Viktor Orbán suffisamment puissante et influente pour devenir un interlocuteur privilégié des grandes puissances, en se plaçant ainsi au centre de l’échiquier mondial ?

L’épisode hongrois invite à une réflexion plus fondamentale sur le fonctionnement de l’Union européenne. Si la Hongrie a pu acquérir une telle influence sur la scène internationale, ce n’est pas seulement en raison de la stratégie de son dirigeant. C’est aussi, et peut-être surtout, parce que les règles de fonctionnement de l’Union, fondées sur l’unanimité en matière de politique étrangère, ont conféré à Budapest un pouvoir de blocage sans commune mesure avec son poids démographique, économique ou stratégique.

Voilà pourquoi la source du problème ne se situait pas seulement à Budapest, mais aussi à Bruxelles. En théorie, l’Union européenne devrait agir comme un formidable multiplicateur de puissance au service de l’ensemble de ses États membres. En pratique, son fonctionnement a fini par produire l’effet inverse : il est devenu un multiplicateur de puissance pour ceux qui cherchent à entraver son action et à la paralyser. Décidément, Viktor Orbán doit beaucoup à cette institution qu’il a tant vilipendée.