Italie : Giorgia Meloni est-elle entrée dans une nouvelle phase politique ?

6 min. de lecture

  • Fabien Gibault

    Fabien Gibault

    Enseignant à l’Université de Bologne

La coalition dite de centre-droit de Giorgia Meloni vient d’entrer dans l’histoire politique italienne comme le deuxième gouvernement le plus long de l’histoire républicaine du pays. Cette solidité est due à un électorat fidèle — Fratelli d’Italia reste stable dans les sondages, à 30 % — mais aussi à une politique plus modérée qu’attendue, qui limite les critiques de l’opposition. Néanmoins, la défaite au récent référendum sur la justice a forcément un impact psychologique sur les électeurs et sur l’éthos de la présidente du Conseil, qui paraissaient intouchable. Ce résultat est à prendre en compte non pas par rapport aux électeurs de droite, qui ont semblé rester fidèles à la dirigeante, mais du côté de l’électorat de l’opposition — gauche et Mouvement 5 étoiles — qui a vu, avec cette victoire du « non », qu’une majorité était atteignable si les idées présentées sont claires et le combat commun. La présidente du Conseil a perdu en stabilité ces dernières semaines, et le socle qui lui assurait une maîtrise de la scène politique s’est fissuré : Giorgia Meloni doit donc rendre des comptes de ses choix précédents, et corriger certaines stratégies politiques.

Giorgia Meloni voulait être le pont entre l’Europe et les États-Unis. Si son rapport privilégié avec la Maison-Blanche était perçu de manière positive sous Joe Biden, il l’est nettement moins sous Donald Trump. Résultat : ce lien avec le Tycoon a fortement freiné les collaborations diplomatiques de l’Italie avec ses principaux partenaires européens. Donald Trump a totalement déstabilisé l’échiquier mondial, devenant un ami bien encombrant dans le cadre d’une unité européenne en matière de relations internationales, notamment pour le soutien à l’Ukraine. Sur ce point, le problème reste toutefois relatif : le gouvernement italien dans son ensemble — sauf Matteo Salvini — a toujours condamné l’attaque russe contre l’Ukraine, gagnant ainsi des points auprès de l’électorat plus modéré, mais laissant des doutes chez les électeurs les plus souverainistes, souvent prorusses. En contradiction avec l’image proeuropéenne de Giorgia Meloni, son soutien apporté à Viktor Orbán lors des élections législatives hongroises n’a pas non plus aidé à renouer des rapports avec les partis et dirigeants modérés ou progressistes de l’Union européenne.

Giorgia Meloni a donc cherché à maintenir une forme de cohérence électorale et stratégique : rester fidèle à ses alliés politiques, comme Viktor Orbán, sans pour autant rompre avec la ligne pro-ukrainienne défendue par l’Union européenne. Mais cet équilibre, pensé pour parler à la fois à son électorat souverainiste et à ses partenaires européens, s’est révélé peu rentable dans la collaboration avec ses principaux alliés. Un risque réel pour l’économie italienne, qui peine à repartir — une croissance d’environ 0,5 % — et qui, plus que jamais, a besoin de regagner la confiance de ses partenaires. L’Italie est en effet un pays de transformation : l’augmentation du coût de l’énergie a un impact immédiat sur son économie et sur le coût de sa production. Sans un rapport privilégié avec les pays voisins, le Bel Paese pourrait se retrouver avec un manque de matières premières ou des stocks d’invendus problématiques, à cause d’un coût à la vente bien trop élevé.

Giorgia Meloni devait donc trouver une solution — un prétexte ? — pour rompre le pont qu’elle avait cherché à construire entre l’Union européenne et les États-Unis et en reconstruire un autre, entre elle et les principaux partenaires européens. L’altercation et la joute verbale entre le président des États-Unis et le pape Léon XIV ont offert à Giorgia Meloni une occasion inespérée de se libérer de cette amitié devenue bien trop embarrassante. Elle a donc pris ses distances avec l’administration américaine, ce qui, par la même occasion, la rapproche de la ligne directrice soutenue par les principaux dirigeants de l’Union européenne.

Cependant, la situation n’est pas aussi simple pour Giorgia Meloni, car l’Italie a sur son territoire deux grandes bases militaires essentielles dans le cadre des interventions au Proche et au Moyen-Orient, en particulier la base de Sigonella, en Sicile. Cette présence militaire sur l’île complique la situation, car elle expose directement l’Italie à de potentielles représailles, d’autant que, dans le même espace stratégique sicilien, se trouve le MUOS (Mobile User Objective System), un système de communication par satellite de la marine américaine. Giorgia Meloni veut s’éloigner de Donald Trump, mais elle doit maintenir des liens avec l’exécutif américain afin d’avoir une idée des risques que l’Italie encourt dans l’escalade militaire au Proche et au Moyen-Orient.

Il fallait aussi, pour Giorgia Meloni, composer avec son soutien à Viktor Orbán lors des dernières élections législatives hongroises. Avoir soutenu de manière aussi forte l’ex-Premier ministre n’est pas sans conséquence, la majorité des dirigeants européens ayant soutenu l’opposition. Cette situation apparaît cependant comme un faux problème pour les souverainistes italiens, qui rappellent que le vainqueur des élections hongroises est également issu de la droite. Ce qui était un soutien à Viktor Orbán est à présent présenté comme une simple préférence de candidat : le résultat reste tout de même satisfaisant pour la droite souverainiste italienne, qui prend des airs de droite modérée.

La leader de Fratelli d’Italia doit aussi gérer les alliés de sa coalition gouvernementale. Le référendum sur la justice était principalement à l’initiative de Forza Italia— le parti fondé par Silvio Berlusconi —, et l’échec de cette réforme met Giorgia Meloni en porte-à-faux par rapport à son ministre des Affaires étrangères, Antonio Tajani. Matteo Salvini tente quant à lui d’exister médiatiquement, mais ses tentatives de revenir sur le devant de la scène sont généralement infructueuses, voire contre-productives, aussi bien pour lui que pour le gouvernement. Son soutien, peu voilé, à Vladimir Poutine est aussi une épine dans la cuirasse de cette coalition.

Giorgia Meloni n’est pas en grande difficulté, malgré un premier déboire électoral, mais ses alliés de coalition pourraient se transformer en poids si la tendance actuelle se confirme. Cette situation — une première depuis l’arrivée de Fratelli d’Italia au pouvoir — donne à l’opposition un nouvel élan : la victoire du « non » au référendum montre que la droite souverainiste italienne n’est pas imbattable.

Si gagner lors d’un référendum est une chose, composer un programme électoral cohérent malgré les compromis en est cependant une autre. Un mouvement plus positif et enthousiaste semble toutefois (re)naître : même les partis centristes — Azione de Carlo Calenda et Italia Viva de Matteo Renzi — semblent avoir une certaine propension à accepter un accord pour une large coalition. Difficile pour autant d’imaginer un accord stable et certain entre tous ces acteurs, tant les divergences sont grandes : alors que Giuseppe Conte (Mouvement 5 étoiles) maintient des positions contre le soutien militaire à l’Ukraine et contre certaines orientations de l’Union européenne, Carlo Calenda s’est fait tatouer sur le bras le trident ukrainien.

Une nouvelle figure montante de la gauche italienne pourrait aussi donner une nouvelle dynamique à cette gauche plurielle. Silvia Salis, actuelle maire de Gênes, semble promise à une ascension dans les rangs de l’opposition, et pourrait potentiellement réussir le difficile pari de rallier tous les partis progressistes. Une tâche ardue : les précédentes expériences de large coalition de centre gauche — de L’Ulivo à L’Unione de Romano Prodi — ont montré la difficulté de tenir ensemble des forces très différentes. Le second gouvernement Prodi, né en 2006, n’avait ainsi tenu qu’un peu moins de deux ans.

Giorgia Meloni est donc bien entrée dans une nouvelle phase politique, mais pas nécessairement dans une phase de rupture. Sur le plan national, la présidente du Conseil semble vouloir rester fidèle à la stratégie qui lui a permis de s’imposer : une coalition de droite maintenue sous contrôle, un électorat souverainiste rassuré, et une image institutionnelle plus modérée que prévu. En revanche, c’est sur le terrain international que la correction apparaît la plus nette. L’amitié avec Donald Trump, comme le soutien affiché à Viktor Orbán, ont montré leurs limites dans un contexte où l’Italie a besoin de crédibilité européenne et de confiance économique. Giorgia Meloni ne renonce donc pas à son identité politique, mais elle semble contrainte d’en rééquilibrer l’expression : moins de proximité visible avec les alliés les plus problématiques, plus de centralité européenne. La nouvelle phase melonienne n’est pas celle d’un affaiblissement immédiat, mais celle d’un ajustement nécessaire.