ANALYSES

Candidature commune des États-Unis, du Canada et du Mexique pour le mondial de football 2026 : un tournant dans la gouvernance du sport ?

Interview
14 avril 2017
Le point de vue de Carole Gomez
Les États-Unis, le Canada et le Mexique ont récemment annoncé leur candidature commune pour l’organisation de la Coupe du monde de football 2026, une première pour cet évènement. Le point de vue de Carole Gomez.

Organiser une coupe du monde dans plusieurs pays, s’agit-il d’une “révolution” dans le monde du football ? Cela ne rend-il pas la campagne de candidature inégale par rapport aux autres pays potentiellement en lice ?

Si l’on a déjà assisté à des doubles candidatures pour un mondial de football, notamment celle organisée conjointement par la Corée du Sud et par le Japon en 2002, une triple campagne commune est un évènement inédit, s’il se concrétise. Toutefois, cela ne constitue pas pour autant une véritable surprise, compte tenu des déclarations début 2017 du président de la FIFA, Gianni Infantino, qui considérait que l’accueil d’une Coupe du monde par deux, trois ou même quatre pays différents était tout à fait envisageable, voire même encouragé. Cette tendance se combine ainsi avec une autre « révolution », puisque la Coupe du monde 2026 sera également la première édition qui opposera 48 équipes, au lieu de 32 actuellement.

La désignation officielle du ou des pays hôtes n’interviendra qu’en mai 2020. Pour l’heure, nous ne sommes donc qu’au début de la phase de candidatures, où seuls quelques pays ont commencé à évoquer cette question : l’Australie et la Nouvelle Zélande, le Maroc, l’Angleterre, la Colombie ou encore le Kazakhstan. Face à cette triple candidature de poids et à la règle implicite de rotation des continents, le sort semblerait en être jeté.

Pourtant, à peine trois jours après l’annonce officielle de cette triple candidature, un certain nombre de contestations ont fait jour, notamment de la part du Mexique qui s’estime lésé face aux États-Unis. Il conteste notamment la place mineure dans ce trio qui lui serait accordée : 10 matchs seulement (sur 80) seraient organisés au Mexique et aucun match n’aurait lieu au sud du Rio Grande à partir des quarts de finale, les États-Unis se taillant la part du lion pour l’organisation de cette compétition. Nombre de commentateurs au Mexique considèrent donc que le pays devrait se détourner de ce mauvais « deal », et devrait même accueillir seul cette compétition (ce qu’il a, par ailleurs, déjà fait à deux reprises, en 1970 et 1986).
En conséquence, face à cette dissension interne précoce, les autres candidats ont peut-être quand même leur carte à jouer.

Aux vues des différents politiques assez importants entre ces trois pays depuis l’élection de Donald Trump, comment expliquer la décision d’une candidature commune ?

Plusieurs raisons peuvent ici être avancées. Au nom de la règle de la rotation des continents, la Confédération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes (CONCACAF) qui n’a pas organisé de compétition depuis l’édition 1994 aux États-Unis semblait être toute désignée, notamment compte tenu des déclarations de la FIFA en 2016 considérant que l’Europe et l’Asie n’obtiendraient pas l’organisation de la compétition. Restent donc la confédération d’Océanie, qui n’a pour l’instant jamais accueilli cet évènement, et la confédération africaine, dont la Coupe du monde en Afrique du Sud en 2010 laisse le souvenir d’éléphants blancs.
D’autre part, il y avait une volonté forte des États-Unis, du Canada et du Mexique de se positionner sur cette question. Plutôt que de se concurrencer, et donc de s’éliminer, l’idée de collaboration a progressivement émergé. La volonté d’afficher une union des forces et d’apparaître comme un ensemble relativement homogène s’est ainsi imposée.

De plus, d’un point de vue tactique, cette candidature s’inscrit aussi dans la logique de maitrise des coûts défendue par les grandes organisations internationales sportives, comme la FIFA et le Comité olympique international (CIO). Encouragée explicitement par G. Infantino, une candidature tripartite a le mérite, dans ce cas précis, de déjà disposer des infrastructures existantes, de réseaux de transports déjà organisés, ainsi qu’une coordination et communication entre les différentes villes hôtes.

Enfin, cette candidature commune permet aussi d’envoyer un message fort : quels que soient les différends et oppositions que ces pays peuvent avoir sur le plan politique, notamment avec l’arrivée de Donald Trump, cela ne les empêche pas de travailler ensemble au nom du sport.

Peut-on envisager que ce type de candidature commune – entre plusieurs pays ou villes – soit appliquée à d’autres grands évènements sportifs ?

L’Agenda 2020, feuille de route du CIO publié en décembre 2014, allait déjà dans ce sens. Il préconisait des recommandations pour renouveler l’olympisme, faisant notamment suite aux Jeux de Sotchi qui avaient laissé l’image d’une gabegie et d’une dérive de l’institution olympique. Cet Agenda 2020 a donc mis l’accent sur de grands principes, notamment l’héritage, la durabilité, l’éthique et la modération des coûts, en axant par exemple les infrastructures sur le renouvelable, le démontable ou bien le temporaire. En effet, les éléphants blancs ruinent les pays organisateurs et donnent une image déplorable, marquée par des villages olympiques fantômes et des sites qui tombent en ruine dès la fin des JO, par manque d’entretien et de pratique. Cela était déjà pointé du doigt à Sarajevo, à Athènes et récemment à Rio.

Cet Agenda 2020 proposait également la co-organisation d’un certain nombre d’évènements, à la fois au sein de plusieurs villes d’un même pays ou bien dans des villes de pays voisins. Cela s’inscrit encore dans la logique d’éviter de construire des infrastructures qui ne pourraient pas être ensuite pérennisées par la ville ou la région. En effet, aujourd’hui, certaines infrastructures sportives construites à l’occasion de grands évènements ne sont pas réutilisées à leur plein potentiel car elles ne sont pas adaptées à la pratique régulière des clubs ou des simples usagers.

Le système de candidature commune est donc une solution envisageable. Il faut cependant être prudent car même si cette réponse semble aller dans le bon sens – ne faisant pas reposer sur une seule ville le poids total d’une organisation aussi importante -, elle peut aussi avoir des effets négatifs, en particulier en matière de sur-construction par rapport aux besoins d’une ville ou d’une région. En effet, diverses simulations n’ont pas prouvé qu’une candidature commune réduise de façon substantielle les dépenses générales. Ainsi, si les installations sportives développées dans le cadre d’une candidature plurielle sont certes moins coûteuses par ville hôte, les dépenses en transports et hôtellerie risquent, elles, d’être au total doublées. Autrement dit, si la candidature commune est mal étudiée, elle peut aboutir à programmer à une petite échelle des « mini JO » ou un « mini mondial », ce qui viderait de sa substance l’objectif même de la réforme qui mise sur la complémentarité. Le sport est donc à un tournant de sa gouvernance, qu’il doit correctement négocier s’il veut assurer son avenir.
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