ANALYSES

L’Amérique à bout de souffle

Correspondances new-yorkaises
3 février 2021


Un président qui dit vouloir réconcilier les Américains, mais dont le parti, dirigé par une vielle dame qui n’a rien compris à la crise de civilisation actuelle, vient de lancer à l’encontre de son prédécesseur une inutile seconde procédure d’impeachment irrémédiablement vouée à l’échec et qui ne fait que jeter un peu plus d’huile sur le feu ;

Une pandémie qui n’en finit pas de ravager le pays – jusqu’à 300 000 nouveaux cas et plus de 4000 morts par jour -, mais contre laquelle les autorités locales ne prennent presque aucune mesure, terrorisées qu’elles sont par des groupes armés de plus en plus nombreux et prêts à se lancer dans une insurrection générale ;

Un taux de chômage et un nombre de faillites record qui ne font qu’accélérer la paupérisation d’une population qui n’en peut plus ;

Une tiers-mondisation du pays – pour reprendre l’expression utilisée récemment par Pascal Boniface – qui n’en finit pas de se développer ;

Etc.

Voilà où en sont les États-Unis en ce début d’une nouvelle présidence qui, ainsi que je l’écrivais dans ma précédente correspondance, n’est selon moi qu’un des derniers interludes dans le processus de déliquescence de la démocratie en Amérique et plus généralement du pays lui-même.

Trop de divisions, qu’elles soient culturelles, ethniques, religieuses ou politiques. Trop de volontés de séparatisme dans certains territoires, voire même de sécession dans différents États…

Je ne mets pas en doute la bonne volonté de Joe Biden, honnête homme sincèrement dévoué à son pays, mais pour enrayer ce processus de décomposition générale il faudrait bien plus que les quelques réformes qu’il vient de mettre en chantier, aussi utiles soient-elles.

Il faudrait une révolution. Ou du moins quelque chose qui s’apparente au New Deal de Franklin Delano Roosevelt. On en est loin. Très loin.

Il faudrait repenser la démocratie représentative telle qu’elle est pratiquée ici depuis plus de deux cents ans. Refonder un système qui fut conçu pour un électorat du 19e siècle. Électorat d’où certes étaient scandaleusement exclus les femmes, les classes laborieuses et les Noirs, et donc peu représentatif de la population états-unienne de l’époque, mais qui était au moins un minimum éclairé sur les questions politiques. Un minimum éclairé, car épargné par l’abrutissement collectif qui au siècle suivant allait transformer les citoyens américains, toutes classes sociales confondues, en machines décérébrées juste bonnes à consommer.

Refonder sa démocratie, l’expliquer, la rendre plus compréhensible, plus participative, plus présente dans la vie de tous les jours et donc encore plus indispensable, voilà un projet digne de la République américaine. Un objectif qui, s’il était atteint, permettrait à une Amérique régénérée de pouvoir prétendre « guider à nouveau le monde », comme le dit Joe Biden.

Mais qui aura le courage de s’y atteler et surtout qui aura la vision nécessaire pour mener la chose à bien ?

Entre un parti républicain plus divisé que jamais, un parti démocrate qui, comme les Bourbons après l’Empire, revient au pouvoir sans avoir rien n’appris n’y rien oublié, et un monde intellectuel et universitaire dont l’intelligence semble avoir été emportée par les excès des dérives de la French Theory et désormais tétanisée par la peur de la Cancel Culture, il n’y a malheureusement pas grand monde qui se bouscule au portillon.

Non, tragique que je suis, je reste convaincu qu’il sera très difficile de relever la barre, d’enrayer les choses en général. Et une fois encore, ce n’est pas l’aimable « capitaine de pédalo » de la Maison-Blanche qui en aura la force… ni le talent.

Mais espérons que j’ai tort. Espérons qu’entre la dictature des GAFA, la montée en puissance des Elon Musk et autres Jeff Bezos, capables d’ores et déjà de rivaliser dans plusieurs domaines avec le gouvernement fédéral, et les séparatismes de toutes sortes cités plus haut, la République américaine puisse résister.

Sinon, son effondrement au cours des prochaines décennies pourrait entraîner une dynamique similaire à la vague des révolutions qui avaient suivi sa proclamation en 1776.

Mais cette fois-ci, la vague ne serait pas porteuse de libertés et d’espérances. Elle aurait plutôt tendance à apporter une réponse positive à Jean-François Revel qui en d’autres temps et dans d’autres circonstances se demandait si la démocratie occidentale, alors déjà quelque peu souffreteuse, n’était pas qu’une infime péripétie, une parenthèse dans l’histoire.

Affaire à suivre, donc.

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Essayiste et chercheur associé à l’IRIS, Romuald Sciora vit aux États-Unis. Auteur de plusieurs ouvrages sur les Nations unies, il a récemment publié avec Anne-Cécile Robert du Monde diplomatique « Qui veut la mort de l’ONU ? » (Eyrolles, nov. 2018). Son dernier essai, « Pauvre John ! L’Amérique du Covid-19 vue par un insider » est paru en Ebook chez Max Milo en 2020.
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