ANALYSES

Présidentielle au Burkina Faso : une prime au sortant, mais pas un blanc-seing

Tribune
21 novembre 2020
Par Frédéric Lejeal, journaliste, ancien rédacteur en chef de La Lettre du Continent


La présidentielle couplée aux législatives du 22 novembre s’annonce comme la plus ouverte de l’histoire politique du Burkina Faso. Si les treize candidats retenus divergent par leur poids et leur influence, l’intérêt de cette consultation repose essentiellement sur le rapport de force que le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) fondé par l’ancien chef de l’État Blaise Compaoré, renversé fin 2014, entend imposer aux autres formations.

À la tête du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) Marc Roch Christian Kaboré, au pouvoir depuis fin 2015, continue de dominer la scène politique. Malgré la dégradation du climat sécuritaire, son image positive après son opposition à la modification de l’article 37 de la Constitution autorisant Compaoré à briguer un nouveau mandat n’a guère été écornée durant son mandat. Ancien président de l’Assemblée nationale, banquier de formation, Kaboré est crédité de plusieurs décisions emblématiques. Parmi celles-ci figure la reconnaissance de Pékin après des années de coopération avec Taïwan. En 2018, le « Pays des hommes intègres » fut l’un des derniers alliés de l’ex-Formose à rallier la République populaire de Chine. Un rapprochement accompagné de projets d’infrastructures lourdes et d’aides financières conséquentes. Des programmes spécifiques destinés aux femmes (entrepreneuriat, gratuité des soins pour les femmes enceintes et les enfants de moins de cinq ans, augmentation du taux de scolarisation des jeunes filles de 75 à 95%…) conjugués à une Stratégie nationale d’industrialisation (SNI) sont également à mettre à son actif tout comme la construction de plusieurs barrages hydrauliques ou l’installation de la plus grande centrale solaire d’Afrique de l’Ouest, à Zagtouli, en banlieue d’Ouagadougou (130.000 panneaux installés sur 60 hectares).

Politiquement, l’assise du chef de l’État est confortée par le nombre d’adversaires, donc de l’émiettement de l’opposition. Parmi les douze autres candidats figure de nouveau Zéphirin Diabré de l’Union pour le progrès et le changement (UPC). À l’inverse du précédent scrutin où il était arrivé second (29,6%), cet ancien collaborateur d’Anne Lauvergeon au sein d’Orano (ex-Areva) doit désormais composer avec un CDP ragaillardi dont Eddie Komboïgo porte les couleurs. En 2015 cet homme d’affaires avait été exclu de la présidentielle, car impliqué dans l’affaire de la tentative de coup d’État militaire survenue en septembre de la même année. Adoubé par Compaoré exilé à Abidjan depuis sa chute, il dirige aujourd’hui une formation dont l’ambition est, sinon de revenir au pouvoir, du moins de détrôner l’UPC de son rang de chef de file de l’opposition. Une ambition d’autant plus forte que Diabré doit se frotter à d’autres figures du landerneau politique tel Gilbert Noël Ouédraogo de l’Alliance pour la démocratie et la fédération/Rassemblement démocratique africain (ADF/RDA), ainsi que l’ancien chef de la diplomatie Ablassé Ouédraogo ou l’ancien patron de la commission de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao).

Insécurité

Le statut de favori de l’actuel président se trouve conforté par une étude locale de l’Institut de recherche et de sondage Apidon (Irsoa) le créditant, début novembre, de 60% des intentions de vote devant Komboïgo (13%) et Diabré (9%)[1]. Pour conjurer ces tendances, ses contempteurs se concentrent massivement sur le point le plus faible – pour ne pas dire catastrophique – de son bilan, à savoir l’insécurité. Aucun opposant n’a d’ailleurs eu à se forcer pour lancer l’anathème, plusieurs attaques de djihadistes survenues ces dernières semaines ayant interrompu la campagne électorale.

Le 6 novembre, une mosquée a été incendiée à Kossodo, au nord-est d’Ouagadougou. Cinq jours plus tard, un convoi militaire tombait dans une embuscade dans l’extrême-nord frontalier au Niger. Bilan : 14 tués, lesquels ont rejoint la longue liste de jeunes soldats morts sur les théâtres d’opérations. Témoin de ce climat délétère : le nombre de tués civils et militaires dans le pays a explosé passant de 80 en 2016 à 1800 en 2019, selon Mohamed Ibn Chambas, chef du Bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel (Unowas). Toujours selon l’ONU, les attaques ont poussé plus d’un demi-million de personnes à quitter leur village ou leur région. Des réfugiés intérieurs aujourd’hui principalement concentrés sur le plateau central. Le Conseil constitutionnel burkinabè estime à plus de 17% la superficie du territoire national (274.000 km²) qui échappe aux services et administrations étatiques. Ces zones et leurs habitants fantômes ne devraient pas être intégrés au scrutin. De quoi s’interroger sur la viabilité de cette consultation.

Sanctuaire

Comment expliquer une telle dégradation à partir de 2015 ? Jadis localisés au nord et dans le centre du Mali les groupes armés, sous pression de l’opération Barkhane, ont trouvé dans le Nord sahélien du Burkina Faso un nouveau sanctuaire à cheval avec le Mali et le Niger, zone communément appelée des « trois frontières ». Par la suite ces éléments d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), de l’État islamique dans le grand Sahara (EIGS), mais aussi de groupes endogènes sont descendus le long de la frontière ouest jusqu’au nord de la Côte d’Ivoire et à l’est le long de la frontière limitrophe au Niger.

Deux facteurs quasiment concomitants ont rendu cette situation possible. Le premier est l’effondrement de l’appareil défensif burkinabè comme conséquence de la chute de Blaise Compaoré, fin 2014. Pendant vingt-sept ans de règne,[2] ce dernier avait réussi à quadriller le pays par un savant maillage des services de renseignements et de relais locaux. Ce partisan d’un dialogue avec les groupes armés avait d’ailleurs obtenu la libération de plusieurs otages occidentaux en s’appuyant sur les connexions de son conseiller spécial, le Mauritanien Mustapha Limam Chafi, ainsi que de son chef d’État-major particulier, Gilbert Diendéré. Son reversement suivi de l’arrestation de Diendéré un an plus tard, après une tentative infructueuse de putsch, a accentué la fragilité du pays, ce dont les groupes terroristes ont pleinement su profiter.

Le second facteur fait écho au premier. Il réside dans la méfiance que Marc Roch Christian Kaboré, une fois élu, a développée à l’égard de plusieurs hauts gradés expérimentés, mais considérés comme trop proches de Compaoré. Certains ont été écartés des postes de commandement militaire. D’autres comme le général de gendarmerie et ex-ministre de l’Intérieur, Djibril Bassolé, ont été arrêtés et jugés. Qu’on puisse les considérer comme légitimes ou pas, ces décisions ont ajouté au dysfonctionnement de l’édifice sécuritaire tout en transformant le « Pays des hommes intègres » en ventre mou de la lutte antiterroriste dans la sous-région. Une piètre considération émanant notamment des chancelleries occidentales au même titre que le Mali d’Ibrahim Boubacar Keita.

Torpeur

Cette détérioration progressive a plongé les populations dans la torpeur. Outre les attaques récurrentes au nord et à l’est, des opérations spectaculaires à Ouagadougou ont sidéré par leur violence. Début 2016, Aqmi a frappé plusieurs établissements (le bar Taxi Brousse, le Splendid Hôtel et le restaurant Le Cappuccino) de l’avenue Kwamé N’Krumah, la principale artère de la capitale. En août 2017, un attentat a visé le Café Istanbul sur la même avenue faisant une vingtaine de tués. Le siège de la force G5 Sahel, en plein centre-ville, a lui-même été ciblé en mars 2018, témoignant de la formidable capacité d’infiltration et de mobilité des groupes armés. Malgré l’appui du Commandement français des opérations spéciales (COS), présent sur le terrain, et la création de forces d’élite à l’image de l’Unité spéciale d’intervention de la gendarmerie nationale (USIGN), il convient de noter la faible réponse offerte par le Burkina Faso, l’un des pays les plus déshérités au monde, à cette menace systémique.

Reste que ce contexte inédit dépasse largement les seules psychologie, posture ou stratégie d’un chef d’État, si visionnaire ou dépassé soit-il. Il n’est objectivement ni acquis, ni certain qu’un autre prétendant à la présidence, toutes tendances confondues, puisse offrir une meilleure réponse à un phénomène irriguant tout le Sahel contre lequel l’État burkinabè s’avère structurellement démuni. Cette situation imposerait une union nationale à laquelle les états-majors politiques ne veulent, pour l’heure, consentir.

De fait, ces divergences partisanes semblent avoir résigné les populations. Fataliste, une majorité de Burkinabè continue de placer sa confiance en Marc Roch Christian Kaboré même si son approche dans la lutte antiterroriste est sujette à caution, y compris dans son propre camp, celle-ci allant jusqu’à la création de forces d’autodéfense civiles – les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) – perçues comme des milices privées ethnicisées. Mais pour beaucoup, une « prime au sortant » s’avère préférable à une alternance qui rimerait avec un saut dans l’inconnu et une insécurité potentiellement plus accentuée. Le programme des autres candidats en la matière a d’ailleurs bien du mal à convaincre.

Retour gagnant pour le CDP ?

Cette confiance « par défaut » pour le régime actuel ne constitue pas pour autant un chèque en blanc. Si Marc Roch Christian Kaboré est crédité de bons scores dans les sondages, il pourrait en être autrement aux législatives. Sur ce point, l’intérêt du scrutin du 22 novembre repose davantage sur une recomposition attendue de l’hémicycle que sur l’hypothèse d’un nouveau visage à la tête du pays. La menace que fait peser le CDP sur l’élection des députés[3] a d’ailleurs poussé le MPP à mobiliser tous ses barons comme têtes de liste. Le même danger d’érosion plane sur l’UPC. En 2015, les pro-Compaoré avaient été autorisés à se présenter aux législatives. Mais ébranlés par la chute de son leur mentor et totalement désorganisés, seuls dix-huit avaient été élus à l’Assemblée. Le CDP entend accroître ce nombre drastiquement dans quelques jours. Fort de son histoire depuis sa naissance en 1996, l’ancien parti au pouvoir mise sur son enracinement. Ses relais sont encore nombreux et influents, en particulier en zone rurale. Des listes ont été présentées dans toutes les provinces. Une offre politique que d’autres formations sont incapables d’aligner. Discrets, les nostalgiques de Compaoré, qui regrettent le temps béni de la paix, existent encore. Le nombre de députés CDP devrait d’autant plus augmenter que l’UPC connaît des dissensions symbolisées par le départ de plusieurs cadres et parlementaires. Fondateur de Faso, Ablassé Ouédraogo ne couvre que partiellement le territoire. Kadré Désiré Ouédraogo se trouve sans réel parti mobilisateur. Quant au Mouvement patriotique pour le salut (MPS), il souffre d’un handicap : sous le coup d’un mandat d’arrêt son candidat,  Yacouba Isaac Zida, éphémère président de la transition du 1er au 18 novembre 2014, fait campagne depuis l’étranger tout en déléguant à son directeur, le politologue Augustin Loada. Plus que la présidentielle, les législatives devraient donc illustrer la réalité des nouveaux équilibres politiques dans le pays.

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[1] Sondage réalisé sur un échantillon de 2300 personnes.

[2] Militaire de carrière, Blaise Compaoré a officiellement pris les rênes du pays le 16 octobre 1987, le

lendemain de l’assassinat de son « frère d’armes » Thomas Sankara. En tant que n°2 de la Révolution burkinabè, on peut, en réalité, faire remonter sa présence à la tête de l’État à 1983, soit plus de trente ans de pouvoir.

[3] Le nombre de sièges est de 127 avec une majorité absolue établie à 64.

 
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