ANALYSES

Paris et Athènes unies par un nouveau partenariat stratégique de sécurité

Tribune
13 février 2020


Le point de vue d’Hugo Decis, Research Analyst au sein du Defence and Military Analysis Programme de l’IISS.

Alors que l’implication croissante de la Turquie en Syrie et en Libye achève de l’isoler de ses alliés de l’OTAN, Paris et Athènes ont annoncé à l’occasion d’une visite du Premier ministre Kyriakis Mitsotákis en France le lancement prochain d’un partenariat stratégique de sécurité. Articulé autour de trois piliers distincts — la tenue de rencontres interministérielles régulières, l’intensification des activités de la Marine nationale en Méditerranée orientale et l’organisation d’opérations militaires communes — ce dispositif devrait aussi s’appuyer sur une coopération industrielle accrue, les forces armées grecques utilisant, entre autres, des Mirage de facture française.

En Méditerranée, les rapports de force traditionnels évoluent

Le bassin méditerranéen connaît depuis 2011 des bouleversements profonds : en Afrique du Nord et au Proche-Orient, la chute des dirigeants autoritaires Ben Ali, Kadhafi et Moubarak et le prolongement des crises irako-syriennes n’ont pas permis l’essor d’un environnement stratégique stable. Le conflit libyen lui-même, qui oppose désormais le Gouvernement d’Union National aux combattants de l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Haftar, perdure, alimenté par un apport extérieur croissant en personnels, en armes, en munitions et en ressources financières[1].

Particulièrement attentive à la stabilité du bassin méditerranéen[2], la France occupe sur le théâtre libyen une position ambiguë, articulée autour du soutien qu’elle apporte à Khalifa Haftar. Elle voit par ailleurs d’un mauvais œil la présence croissante de la Turquie en Libye qui, en sus de fournir aux forces du Gouvernement d’union des drones de facture domestique Bayraktar[3] et d’autres armements divers, affiche en Méditerranée orientale un révisionnisme aux fondations nationalistes et expansionnistes, hostile aux intérêts de la Grèce et de la République de Chypre[4].

L’environnement maritime est propice aux rapprochements entre la France et la Grèce

Alors que les contentieux opposant la Turquie à ses principaux voisins se concentrent en mer Égée, en mer de Crète et dans le bassin Levantin, l’environnement maritime s’affirme comme un espace particulièrement adapté au rapprochement des forces armées française, grecque et chypriote. Ce n’est ainsi pas tout à fait un hasard si le porte-avions Charles de Gaulle, après un premier déploiement de longue durée propice à l’envoi de signaux politiques vers l’Indopacifique[5] (Mission Clemenceau, 2019) s’est cette fois-ci retrouvé escorté par la frégate grecque de classe Spetsai pour son départ vers le Proche-Orient, avant une escale prévue au sein du port chypriote de Limassol (Mission Foch, 2020).

Les rapprochements entre la France, la Grèce et Chypre se multiplient ces derniers mois : en mai 2019, la France annonçait en ce sens un renforcement de sa présence en Méditerranée orientale, appuyée sur l’aménagement à Mari d’une base navale susceptible de fournir aux bâtiments de la Marine nationale un nouveau point d’appui dans le bassin Levantin[6]. L’annonce par les autorités françaises et grecques du lancement imminent d’un nouveau partenariat stratégique de sécurité, en ce sens, n’est que le chapitre le plus récent d’une histoire susceptible d’unir Paris et Athènes en Méditerranée et soutenue, pour le moment, par l’acquisition possible par la Grèce de deux bâtiments militaires de conception française, des frégates de défense et d’intervention (FDI)[7] conçues sur le modèle des futures classes Amiral Ronarc’h de la Marine nationale[8].

La Méditerranée est pour l’Europe un espace à réinvestir

Si la Grèce peut se réjouir d’un engagement français revu à la hausse en Méditerranée orientale, il est difficile d’ignorer la solitude d’Athènes et de Nicosie face aux prétentions turques : l’Allemagne, non contente de disposer de capacités militaires amoindries par des taux de disponibilité réduits[9], ne semble pas décidée à participer plus avant à la sauvegarde des intérêts européens en Méditerranée. Le Royaume-Uni n’y n’assure pour sa part qu’une présence limitée, et se doit par ailleurs de ménager la Turquie dans le contexte du Brexit : si sa relation avec Chypre reste importante, sa posture en Méditerranée orientale demeure à ce stade relativement discrète. L’Italie, enfin, se concentre sur ses propres priorités en Libye.

La France elle-même, malgré son volontarisme, ne peut pas tout et le reconnaît : en novembre de l’année précédente, le général d’armée François Lecointre, chef d’état-major des armées, annonçait ne pas disposer de suffisamment de frégates pour faire face à l’ensemble des sollicitations adressées aux forces françaises[10]. La France, en effet, ne peut composer qu’avec la seule Méditerranée : elle dispose d’intérêts importants dans le golfe Persique, dans l’Indopacifique et, à l’évidence, dans l’Atlantique, qui nécessite l’allocation de ressources spécifiques, prélevée sur un parc aux dimensions déjà réduites[11].

Est-il encore possible de dissuader la Turquie ?

Les efforts de la Grèce et de la France semblent destinés à établir en Méditerranée orientale un dispositif dissuasif commun, fondé sur une interopérabilité renforcée, une coopération militaro-industrielle accrue et la promotion de positions politiques partagées. Ils traduisent néanmoins une réalité que l’Europe peine encore à accepter, celle de la dégradation continue de l’environnement stratégique méditerranéen et l’incapacité de l’Union européenne à y faire valoir ses propres intérêts.

 

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[1] DELALANDE Arnaud, Libye : comment Khalifa Haftar a construit sa machine de guerre, Middle East Eye, 20/05/2019

[2] DECIS Hugo, La Méditerranée dans l’environnement stratégique français, IRIS, 04/10/2019

[3] FRANZ-STEFAN Gady, Useful, but not decisive: UAVs in Libya’s civil war, IISS, 22/11/2019

[4] JEGO Marie, Un accord turco-libyen de délimitation maritime provoque la colère de la Grèce, Le Monde, 10/12/2019

[5] DECIS Hugo, Au retour de la mission Clemenceau, le porte-avions Charles de Gaulle comme outil de puissance et d’influence, IRIS, 11/07/2019

[6] DECIS Hugo, La France cherche à renforcer sa position en Méditerranée Orientale, Le Grand Continent, 22/05/2019

[7] CABIROL Michel, La France négocie la vente de deux frégates FDI à la Grèce, La Tribune, 12/10/2019

[8] GROIZELEAU Vincent, Gros plan sur les frégates de défense et d’intervention (FDI), Mer et Marine, 28/10/2019

[9] PELLISTRANDI Jérôme, La Bundeswehr face à la disponibilité de ses matériels, Revue de Défense Nationale, 06/03/2018

[10] Commission des affaires étrangères, Audition, à huis clos, du général d’armée François Lecointre, chef d’état-major des armées, Assemblée Nationale, 06/11/2019

[11] CHILDS Nick, Hormuz Strait tensions highlight naval capability challenges, IISS, 27/08/2019
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