ANALYSES

Nourrir les seniors : un marché stratégique en devenir

Interview
6 novembre 2019
Le point de vue de Sébastien Abis


Le vieillissement de la population soulève de nombreux enjeux parmi lesquels les questions d’alimentation et d’industrie alimentaire. Quels impacts aura ce vieillissement sur ces thématiques ? Le point de vue de Sébastien Abis, chercheur associé à l’IRIS et directeur du Club DEMETER.

 Le thème du vieillissement de la population est très présent dans l’actualité politique et médiatique. Quelles sont les tendances mondiales et celles observées en France qui en font un enjeu de première importance ?

Nous marchons vers une rupture anthropologique. Actuellement, les plus de 60 ans forment un contingent mondial d’environ un milliard d’individus. Au milieu de ce siècle, plus de 2 milliards de personnes auront au moins 60 ans, soit environ 20 % de la population du globe. Mais il s’agit surtout d’un groupe démographique devenant plus nombreux que celui des 10-24 ans à cet horizon temporel. La séniorisation de la société mondiale est un phénomène massif, progressif et bien entendu différencié, car l’âge moyen de la population diffère et continuera à différer selon les pays. C’est le résultat d’une espérance de vie qui progresse mondialement et de taux de fécondité qui s’effondrent partout. Ainsi, la proportion des seniors dans la pyramide des âges s’épaissit. Chaque jour dans le monde, 50 000 individus célèbrent leur 80e anniversaire et 300 personnes passent le cap des 100 ans, soit une perspective de 3,2 millions de centenaires en 2050.

En raison du poids démographique de l’Asie, nous y constatons des phénomènes très prononcés. Au Japon, 25 % des habitants ont plus de 65 ans. La Chine compte 250 millions de personnes de plus de 60 ans, chiffre qui doublera à l’horizon 2050. À cette date, les seniors chinois seront à eux seuls plus nombreux que toute la population de l’Union européenne d’aujourd’hui ! Sur notre continent, de loin le plus grisonnant, la question se pose avec la même intensité. Alors que l’Europe représentait 20 % de la population mondiale en 1960, elle ne pèse plus que pour 6 % en 2020 ! Un quart des Européens aura plus de 65 ans en 2030, ce qui explique la tension politique et budgétaire autour du financement des retraites. Dans la majorité des pays de l’UE, la proportion de personnes en âge de travailler diminue, en Italie par exemple, près du tiers des habitants a plus de 60 ans !

En France, les plus de 65 ans seront plus nombreux que les moins de 20 ans d’ici 2030. Environ 5,5 millions d’individus seront octogénaires. Nous entrons dans la « société du vieillissement », pour reprendre le sous-titre d’un livre passionnant paru récemment[1]. Il montre à quel point l’enjeu du « bien vieillir » est complexe mais incontournable. En somme, qu’il va falloir construire le futur, et ce dès maintenant, en intégrant ce paramètre démographique qui bouleverse les liens intergénérationnels, la vie sociale, le système des retraites, les demandes de santé, les services à la personne ou encore les marchés de consommation. Notre pays va devoir mettre en place les conditions d’une longévité où la vieillesse doit être conçue en terme positif. Il faut dire que ceux qui vont partir à la retraite après 2020 y passeront environ le tiers de leur existence : ce n’est plus une fin de vie, c’est une autre séquence majeure de l’existence. L’objectif va être de faire progresser l’espérance de vie en bonne santé. Aujourd’hui, en France, la majorité des personnes âgées vieillissent dans de bonnes conditions d’autonomie. Seuls 8 % des plus de 60 ans sont dépendants, 20 % dans le cas des plus de 80 ans. L’âge moyen de perte d’autonomie se situe d’ailleurs à 83 ans. Mais mécaniquement, avec cette société du vieillissement en marche, le nombre de personnes non autonomes augmenterait significativement à partir de la prochaine décennie.

En quoi l’alimentation des seniors est-elle un marché à fort potentiel ?

Au sein de la « Silver Economy », la question alimentaire est fondamentale. Les seniors consomment plus que la moyenne en France, générant 50 % des ventes de produits de grande distribution et dépensant 40 % de plus que les moins de 45 ans pour leur alimentation quotidienne. Bien que de nombreuses personnes âgées soient en bonne santé, le vieillissement s’accompagne de modifications biologiques qui augmentent le risque de maladie ou de handicap. L’approche des soins de santé doit couvrir naturellement l’alimentation. Tous les individus, pour vivre, se nourrissent. Le nombre de seniors augmentant, il sera encore plus nécessaire demain de proposer une alimentation qui puisse, en quantité et en qualité, répondre à leurs besoins. Cette alimentation pour les seniors se fera sans doute davantage sur mesure, afin de concilier nutrition, santé, personnalité et pouvoir d’achat. Le but est de faire en sorte que tous puissent manger mieux et consommer en fonction de leur mode de vie, dont on a dit qu’il serait dynamique et en aucun cas statique. Certains seniors pratiqueront par exemple des activités sportives pour des mêmes préoccupations d’équilibre en matière de santé. C’est donc à cette diversité de seniors qu’il faut apporter un panel hétérogène de solutions.

Ces seniors vont réclamer des aliments sains, des compléments pour prévenir certaines carences dues à l’âge, de la liberté dans leurs choix de consommation pour se faire plaisir peut-être plus souvent qu’auparavant, y compris en découvrant des produits et des cuisines venant de loin, avec moins de contraintes de temps et donc des envies d’expériences de consommation multiples, en famille ou avec des amis. Les professionnels de la santé investissent déjà de plus en plus le champ de l’alimentaire. Et inversement, ceux de l’alimentaire résonnent avec l’enjeu de la santé des populations. Ces deux mondes pourraient se connecter davantage demain, à plus forte raison que les découvertes sur le microbiote ouvrent un terrain immense de coopération scientifique, médical, nutritionnel et agronomique. À cette alimentation sur-mesure pour les seniors fera aussi écho une demande de la part des populations en général pour bien se nourrir et ainsi potentiellement augmenter leur espérance de vie. L’alimentation est centrale pour une longévité en bonne santé : pourquoi donc attendre le dernier tiers de son existence pour s’en soucier ?

Revenons à nos seniors néanmoins. L’acte alimentaire n’est pas cantonné au moment nutritionnel. Il faut pouvoir accéder à la nourriture. Quel sera le prix demain d’un alicament, c’est-à-dire d’un aliment doté de vertus d’ordre pharmaceutique contenant, naturellement ou artificiellement par enrichissement, des molécules actives ? Quel soutien public éventuel pour ses produits spécifiques sachant que les dépenses de sécurité sociale seront sans doute contraintes ? Comment éviter une explosion des inégalités face à cette alimentation innovante et sur-mesure dont le coût pourrait exclure celles et ceux au porte-monnaie insuffisant ? D’un point de vue logistique et commercial, l’alimentation des seniors pose aussi plusieurs questions. La mort annoncée des supermarchés va-t-elle s’effacer devant la nécessité de proposer des concepts de « magasins qui soignent », où tout est conceptualisé pour des seniors, qui déambulent le plus dans ces surfaces en semaine, là où d’autres travaillent et fréquentent davantage le supermarché le week-end ? L’essor du e-commerce va-t-il demain davantage solutionner les besoins des personnes âgées ou répondre aux modes de vie des Millennials[2] ? Peut-être les deux à la fois, toujours est-il qu’il conviendra de mettre en place les conditions techniques, financières et relationnelles qui feront que des seniors pourront se faire livrer leur nourriture par un simple clic, y compris s’ils résident dans des maisons de retraite, etc.

À ce propos, que vont proposer les hôpitaux, les cliniques ou les EHPAD comme alimentation à l’avenir ? Que nous prépare la restauration collective à ce sujet ? On voit fleurir actuellement des initiatives sur les repas dans les cantines scolaires. En parallèle, quels progrès enregistre-t-on en direction des personnes âgées et des établissements médicaux ? Pour les plus âgés des séniors, le besoin de rester automne dans son alimentation représente un défi tout autant qu’une source d’épanouissement. La dénutrition des personnes âgées est un enjeu de santé publique aux conséquences graves, pouvant impacter l’espérance de vie. La prise en charge des séniors dépendants pour leur alimentation nécessite un investissement à la fois du secteur public pour donner les moyens de la prise en charge et un investissement du secteur privé pour proposer de nouveaux services et des innovations techniques. Celles en matière d’agent texturisant ou enrichissant en éléments essentiels comme les protéines ou le calcium sont déjà sur le marché. Mais également des emballages plus adaptés, des plats plus pratiques et rapides à préparer, des aliments adaptés à la perte d’appétit et de goût, etc.

Que signifient ces dynamiques du vieillissement pour le secteur agricole et agroalimentaire ?

Le monde agricole lui-même est confronté au vieillissement. Les agriculteurs sont de plus en plus âgés et la problématique du renouvellement générationnel est posée en France, en Europe et sur le reste de la planète. Je le signale car pour proposer une alimentation pour les seniors demain, il faudra encore des personnes pour en produire et en mettre sur les marchés ! Nous n’avons pas encore un scénario agricole déshumanisé, un monde sans agriculteurs, capable de faire face à la croissance de la demande alimentaire ou aux exigences de la société. Ayons conscience de ce rôle crucial joué par les agriculteurs partout dans le monde !

De son côté, l’alimentation des seniors, en France comme à l’étranger, constitue un enjeu stratégique pour mieux vivre et prolonger sa vieillesse. Mais soulignons aussi qu’il s’agit d’un immense business où de nombreux acteurs se positionnent d’ores et déjà. L’innovation ou le marketing ciblant ce public va s’accélérer. Pour le dire autrement, ce marché est bien plus vaste et bien plus déterminant pour la santé que le bio, niche dont nous parlons beaucoup, non sans raison, mais qui s’avère étroite aujourd’hui comparativement à ce que l’alimentation des seniors représente en tendances. Pour les agriculteurs, les entreprises du secteur agroalimentaire et tous ceux qui opèrent quotidiennement pour nourrir les populations, il apparaît opportun de regarder ces perspectives avec intérêt mais aussi responsabilité. Ils sont appelés à jouer un rôle de premier plan pour construire cette société du vieillissement de manière positive où quatre générations auront à vivre ensemble.

 

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[1] J-H. Lorenzi, F-X. Albouy, A. Villemeur, L’erreur de Faust. Essai sur la société du vieillissement, Descartes & Cie, 2019.

[2] Personnes nées entre 1980 et 2000
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