Cochon : surveillance et confinement au menu

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Cochon surveillé, cochon confiné. Nous sommes en 2030. Le monde s’est refermé sans s’en rendre compte. À force de vouloir se protéger, il a fini par se replier. Le mouvement s’est enclenché une décennie plus tôt, sur fond de pandémie de Covid-19. Puis la fièvre porcine africaine a tétanisé des régions entières, rappelant que la sécurité alimentaire tient parfois à si peu. Rares sont ceux qui ont compris, alors, que l’idée de One Health dépassait de loin les frontières de la science et de l’environnement. Peu à peu, un autre mot s’est imposé, froid et dirigiste : biosécurité. Il s’applique désormais à tout ce qui respire. Le premier concerné ? Le cochon.

En quelques années, le porc est devenu l’animal le plus surveillé du monde. Il reste un pilier de la sécurité alimentaire, un produit de large consommation, car abordable et nutritif, d’autant que la promesse des alternatives protéiques a déçu, que la grippe aviaire ne cesse de décimer les élevages de volailles et que les récoltes céréalières stagnent, prises en étau entre aléas climatiques, retards d’innovation ou résultats encore balbutiants en matière de techniques de sélection végétale (NGTs). Pendant ce temps, le Brésil, après trois décennies d’euphorie, voit ses rendements de soja se tarir ; la nutrition animale en subit le contrecoup, ce qui accentue les tensions agricoles mondiales. En 2030, la planète compte 8,5 milliards d’habitants, un chiffre jamais atteint dans l’Histoire, mais observe une amplification des déséquilibres entre les besoins et les offres alimentaires. Conséquence inévitable : les pays cherchent à préserver leurs ressources domestiques et brident les dynamiques commerciales à l’export. Il s’agit de garder les cochons à la maison, vu qu’ils sont si précieux. Cette tendance devient la norme, d’autant plus que l’animal contribue aussi aux transitions énergétiques avec le lisier méthanisé, à l’économie circulaire avec l’exploitation de ses coproduits et qu’il gagne en importance sur le terrain du médical. Nourrir, décarboner, soigner : la trilogie transforme l’animal en actif stratégique. Dès lors, pourquoi le laisser franchir des frontières ?

Ce vaste mouvement s’étend d’autant plus que les peurs sanitaires se propagent. Le cochon concentre toutes les attentions. On le pèse, le scanne et le trace. Il est sous surveillance permanente, son génome est classé secret industriel et son élevage est une affaire d’État. Le discours officiel des autorités répète souvent la même antienne : on n’est jamais trop prudents avec le cochon. Et dans un monde où la rivalité s’exacerbe, on redoute autant l’attaque biologique que la capture stratégique. L’inquiétude est grande sur la biosécurité de cet animal, proche de l’homme, sensible aux virus et donc vecteur de contagions de grande ampleur. Et comme le contexte international s’endurcit considérablement, l’on craint les convoitises ou les attaques venant de l’étranger. En 2030, le cochon est contrôlé comme jamais, il faut dérisquer sa production, mais aussi sa capture potentielle par d’autres, voir aussi les agressions à même de détruire les cheptels. En 2028, la Russie a été bioattaquée au niveau de plusieurs sites porcins. Contaminés par un pathogène destructeur, tous les animaux concernés ont été perdus. À la demande du pouvoir, les acteurs locaux se sont bien tenus de commenter l’opération et les résultats de l’enquête n’ont jamais été partagés. Dans un monde crispé, la vérité circule moins et la désinformation en revanche prospère. Quoi qu’il en soit, l’affaire fait grand bruit et finit de convaincre de nombreux gouvernements à renforcer leur approche sécuritaire et à sanctuariser les zones de production porcine. Précieux et dangereux, les cochons sont mis sous cloche. Les gouvernements ont réagi comme on l’attendait : en verrouillant tout. Les fermes et les abattoirs ressembleront désormais à des bases militaires.

Les effets de cette méfiance généralisée sont multiples. D’abord, le commerce en viandes porcines chute brutalement. Le cochon s’affiche en priorité dans les marqueurs de la souveraineté alimentaire et énergétique. À mesure que les rapports internationaux se musclent, il prend de l’épaisseur géopolitique. Tant pis pour les régions du monde qui dépendaient des approvisionnements extérieurs, elles doivent se passer de ces protéines animales et faire comprendre à leur population qu’il n’y aura plus ou pas beaucoup de morceaux de porcs à disposition. Résultats, inflation des prix d’un côté et trafic illégal de l’autre. Autrement dit, un défi socio-économique qui s’amplifie dans des pays et un désordre dans la sphère alimentaire au pire moment où s’accroissent les risques sanitaires. La voie des vétérinaires, quand elle reste libre, est sans appel : des bombes bactériologiques à retardement circulent dangereusement sur la planète. Et tous redoutent le pire, à savoir que la grippe aviaire frappe les cochons et devienne alors le souci majeur de l’ensemble du Vivant, humains compris. L’océan apparaît alors comme un refuge : privatisation d’îlots pour survivalistes fortunés qui anticipent le pire ; stockage de cochons sur mer pour des États qui considèrent qu’il s’agit là d’une solution inédite afin de confiner des cheptels loin des terres, des maladies ou des appétits d’autrui. Le cochon après 2030 devient soit plus sédentaire que jamais, car enfermé dans des lieux surprotégés, soit embarqué dans une mobilité maritime toute relative. Les questions sur le bien-être animal ne font plus les agendas. On verticalise sans cesse les élevages, entre tours à cochons aux allures de silos bunkérisés ou navires-usines de plusieurs étages sans grand soin accordé aux croisiéristes à quatre pattes. Partout, la logique est la même : protéger le cochon, mais surtout se protéger de lui. On l’élève donc moins à ciel ouvert, on élève ces cochons plus haut, de manière plus serrée et dans des écosystèmes hermétiques.

Outre ces crises géoéconomiques, ces inquiétudes sanitaires et ces parades logistiques, le cochon se retrouve au cœur des contradictions numériques. Comme tout ce qui a de la valeur ou qui menace, on l’observe, le traque ou l’enferme. L’intelligence artificielle optimise les données fournies par les caméras de surveillance, les protocoles techniques se complexifient et les niveaux d’alerte s’aiguisent pour répondre à la moindre évolution de situations. Pour les éleveurs et les employés du secteur, il leur faut en permanence avoir accès à leur manuel de gestion de crises. Comme un soldat dans une chaîne de commandement, ils sont appelés à agir avec méthode et discernement en cas d’imprévu, en évaluant les conséquences de leurs gestes et de leurs choix. Aux États-Unis, des humanoïdes remplacent les éleveurs et les ouvriers pour réduire les risques de vol, d’intrusion et de contagion. À part pour en manger, plus de contacts humains avec le porc. Si le numérique permet de surveiller au plus près le cochon, les fermes et les usines de la filière, il ouvre deux brèches : cyberattaques et espionnages. Il faut donc un sursaut technologique supplémentaire dans des exploitations agricoles ou des bâtiments dédiés à l’élevage de porcs, c’est-à-dire un équipement sécuritaire de pointe pour contrer des activistes ou des ingérences extérieures, et pas uniquement les virus et les aléas de la biologie. Face à de tels coûts, d’aucuns hésitent alors à prendre la voie radicale d’une déconnexion numérique complète de leurs installations. Pour les pays les plus autoritaires ou les mieux armés pour protéger leur filière porcine, à commencer par les nations asiatiques, on crée des zones blanches autour des lieux d’élevage et de production, sorte de dôme de fer digital au-dessus de la tête des cochons. Le but est d’effacer leurs existences sur la carte, si l’on regarde par satellite, ou dans le paysage, si l’on passe à proximité de ces sites. Comme des terrains militaires, il est interdit de s’en approcher et de les photographier. Certains États confient la tenue de ces zones d’exclusion à des entreprises spécialisées dans la défense et la cybersécurité. L’élevage de porcs devient une ligne budgétaire du ministère des Armées ou de l’Intérieur. Le cochon n’est plus aperçu ; lui-même ne voit plus dans cette obscurité géostratégique et sécuritaire.

L’opacité devient donc la norme, entre ces hypernationalismes alimentaires, ces risques zoonotiques et ces menaces bioterroristes. Les petits éleveurs sont balayés dans un tel environnement crisogène où la mise en conformité atteint des coûts exorbitants. La viande de porc et l’ensemble des coproduits de l’animal voient leurs valeurs progresser, mais cela ne ruisselle pas vers les producteurs et tout le long des filières. Les marges supplémentaires financent les équipements sécuritaires. En arrière-plan, ce sont tout un tas de dimensions méconnues qui s’effondrent : chute des échanges scientifiques et zootechniques, perte de diversité génétique porcine, érosion des progrès effectués en matière de bien-être animal. Chaque site est barricadé, mais chaque cochon aussi vit dans l’isolement dans ces nouvelles conditions où il s’agit d’éviter la moindre interférence. Les porcelets sont immédiatement séparés de leur mère et chaque individu effectue sa croissance en solitaire. Certains critiquaient au début de ce siècle l’industrialisation de l’élevage et de la production alimentaire dans le monde. Après 2030, le curseur des préoccupations s’est totalement déplacé sur le sujet de l’hyperstandardisation sécuritaire, avec d’un côté un recul manifeste des conditions d’élevage (sur l’océan, on éloigne à la fois les risques, mais on invisibilise aussi les pratiques) et de l’autre un problème d’accès aux protéines animales qui gagne de nombreux territoires de ce globe. Pendant plusieurs décennies, le cochon était une mosaïque d’interdépendances, puis tout s’est grippé dans cette décennie qui l’assigne pour longtemps à résidence. Dans cette nouvelle géographie, des nations redécouvrent leurs différences alimentaires et les habitants doivent revoir certaines habitudes. Les Français regrettent le jambon italien, les Chinois la longe espagnole, les Allemands la charcuterie polonaise. Chacun doit réapprendre à consommer local. Les cuisines s’ajustent, les consommateurs retrouvent le sens du compromis. On ne choisit plus le morceau qu’on aime, on apprend à aimer le morceau de porc qu’on a, on ne pense pas à tous ceux qui n’en ont plus. Le repli sur soi, c’est comme toujours un mélange d’égoïsme individuel et national. Marchandise encapsulée, le cochon est donc à l’image des sociétés, dans une bulle sous atmosphère contrôlée et qui vit dans la vigilance permanente.

Mais parfois la menace vient de plus près, ou très simplement. En Europe, elle est à la lisière des forêts, sur les routes de campagne, avec ces sangliers qui prolifèrent, après des années de chasse limitée. Cousin sauvage du cochon, miroir indiscipliné du porc domestiqué, c’est lui qui vectorise les zoonoses et celle redoutée de la peste porcine. Il circule sans contrôle, traverse les clôtures, fourre son groin partout sur son chemin. Alors que le monde s’affaire et s’emballe autour du cochon, les nations européennes tentent de s’adapter à cette nouvelle donne, non sans compromission avec certaines valeurs démocratiques et conscience des maltraitances animales. Elles doivent aussi traiter avec urgence ce problème de sangliers, les agences sanitaires ayant pressé les politiques publiques à réagir sans délai et avec des moyens à combiner : battue renforcée, drones thermiques, barrières olfactives, répulsifs biologiques. Une alliance improbable se met en place : le chasseur de sanglier devient un agent de biosécurité, un défenseur de la filière porcine au nom de la santé publique. Mais le paradoxe est là : pour sauver le cochon, il faut éradiquer son frère sauvage. Et pour protéger la vie, on s’habitue à la tuer préventivement. Le sanglier glisse vers la liste des espèces menacées. Et parallèlement, l’élevage extérieur en plein air est interdit dans toute l’Europe, plus aucun animal ne sort. Un exode rural sur place, qui chamboule la vie des campagnes. Des polices sanitaires agroalimentaires sont constituées pour neutraliser toute faille dans les exploitations et les maillons de la production. Pour les éleveurs de cochons et les entreprises du secteur, c’est une perte d’autonomie professionnelle et un régime de contraintes imposées qui désormais porte bien son nom. Les règles à domicile, dans l’Hexagone et dans l’Union européenne, ont bien changé. Et le marché mondial s’est rétréci puis contracté. Entre normes biosanitaires aux accents militaires et commerce de biens alimentaires et énergétiques aux horizons limités, la Bretagne est devenue une presqu’île. 

Résumons-nous, en remontant dans la montgolfière et en questionnant les contours de ce scénario. En 2030, une partie de l’humanité se regardera dans le miroir du cochon. Elle y voit son obsession de sécurité, sa peur du mélange, sa quête d’ordre. Mais aussi sa nostalgie d’un vivant qu’elle ne comprend plus, qui a fini par être neutralisée, à force de vouloir s’en protéger ou de le contrôler à tout prix. Elle observe, à travers le cochon, les dérives de l’hypersurveillance numérique, où le moindre éternuement devient douteux, et l’enfermement territorial, déconnecté des autres réalités, qu’elles soient préoccupantes ou stimulantes. Peut-on garantir la sécurité sans sacrifier la transparence ? Le bioterrorisme favorisera-t-il des stratégies productives opaques ? Quelles libertés convient-il d’abandonner au nom du zéro risque ? Doit-on nuire à l’alimentation des autres pour être mieux protégé dans la durée en matière sanitaire et nutritionnelle ? La souveraineté est-elle géopolitiquement soutenable si l’on refuse la moindre interdépendance ? Quelles conjugaisons hasardeuses et indésirables entre animaux, végétaux et êtres humains si la coopération internationale se meurt ? Sédentaire, désarmé et sous-cloche, ce cochon de ce futur-là est-il le reflet de notre époque ? La fin de l’abondance, du partage et de la convivialité ; le temps du contrôle, du calcul et de la suspicion. Derrière le cochon surveillé et confiné se dessine une humanité qui privilégie la sécurité à la confiance, la norme à la relation, et qui finit par étouffer le vivant qu’elle voulait protéger.


Ce texte est l’un des scénarios fictionnels développés dans le livre Tout est (enfin) bon dans le cochon. La tirelire du futur : protéine accessible, écologie circulaire et solutions médicales, qui vient de paraître aux éditions Armand Colin.