« Lettre ouverte à Donald Trump » – 4 questions à Romuald Sciora

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Romuald Sciora est chercheur associé à l’IRIS et directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis. Il répond aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de son ouvrage Lettre ouverte à Donald Trump aux éditions Point Nemo.

Donald Trump est-il vraiment une menace pour la justice américaine ?

Bien plus que le Congrès, la justice américaine apparaît aujourd’hui comme le dernier véritable contre-pouvoir capable de résister à Donald Trump. Plusieurs juges fédéraux se sont opposés à des décisions présidentielles, encore récemment lorsqu’un juge a ordonné le rétablissement de l’accès à la Maison-Blanche de CNN, MS NOW et Politico après leur bannissement pas Donald Trump.  Même la Cour suprême, pourtant à majorité conservatrice, ne lui donne pas systématiquement raison.

Jusqu’à quand cette résistance tiendra-t-elle ? C’est toute la question. Et ce qui se passera, ou ne se passera pas, après les élections du 3 novembre nous apportera peut-être la réponse. Si Donald Trump et JD Vance contestent frontalement des résultats qui leur seraient défavorables et déclarent l’élection illégitime, la justice, et en dernier ressort la Cour suprême, pourrait devenir l’ultime arbitre. Que fera-t-elle ? Si elle renonce alors à jouer son rôle de contre-pouvoir, c’en sera fini de l’indépendance de la justice américaine.

Vous avez intitulé un chapitre « Ubu roi ». La pièce est ressortie à Paris, avec des références directes à Donald Trump. Qu’est-ce qui permet cette comparaison ?

On pourrait parfois croire qu’Alfred Jarry avait Donald Trump en tête en écrivant Ubu roi. Tout y est : le grotesque devenu mode de gouvernement, la démesure, la vulgarité assumée, le culte de soi, l’arbitraire et, surtout, cette confusion permanente entre les intérêts du souverain et ceux du pays.

Ubu ne gouverne pas selon des principes : il gouverne selon ses désirs, ses colères, ses rancunes. Les institutions ne sont plus là pour limiter son pouvoir, mais pour le servir. Ses adversaires deviennent des ennemis et la politique un règlement de comptes permanent. Évidemment, Trump n’est pas Ubu et les États-Unis ne sont pas une pièce de Jarry. Mais la force d’Ubu est précisément d’avoir créé un archétype du pouvoir grotesque et démesuré. Cent trente ans plus tard, il est difficile de regarder certaines scènes de la présidence Trump sans penser à lui.

Auparavant, les États-Unis qualifiaient leurs rivaux d’« États voyous ». N’est-ce pas maintenant Washington qui se conduit comme tel ?

À mes yeux, Donald Trump et son administration, composée notamment d’idéologues d’extrême droite déterminés à mettre à bas le système multilatéral de l’après-1945, ont transformé les États-Unis en première superpuissance voyou de l’histoire.

Regardons les faits. Lorsque Trump impose 50 % de droits de douane au Brésil en 2025, il ne se cache même plus derrière le prétexte des méchants Européens ou des méchants Canadiens qui profiteraient des États-Unis et les voleraient. Rien de tout cela ici. C’est beaucoup plus simple : « Tu veux jeter mon copain Bolsonaro en taule ? Je te taxe à 50 %. »

Au Venezuela, rebelote. Après des décennies d’interventions américaines en Amérique latine, plus besoin cette fois d’invoquer la lutte contre le communisme, l’exportation de la démocratie ou même de prétendre répondre à l’appel de l’opposition vénézuélienne. Rien de tout cela. Les États-Unis interviennent militairement en territoire vénézuélien et enlèvent Nicolás Maduro, au mépris du droit international et dans des conditions dont la légalité au regard du droit américain est elle-même vivement contestée. Le patron ne veut pas me donner la caisse ? Je l’enlève et je fais chanter la nouvelle patronne : si elle ne me la donne pas, je ferai pire.

Même logique avec le Groenland. Pour la première fois, Washington menace ouvertement de prendre par la force le territoire d’un pays allié, sans même chercher à habiller cette menace d’un grand principe idéologique ou démocratique. Là encore, le message est d’une simplicité mafieuse : « Ce que tu as m’intéresse. Tu me le donnes, sinon je te casse la gueule. » Voilà ce qu’est devenue la politique étrangère américaine sous Donald Trump : non plus seulement l’exercice

Jusqu’à quel point Donald Trump peut-il abîmer la démocratie américaine ?

La démocratie américaine est déjà profondément abîmée. Ce qui était anormal hier est devenu la normalité aujourd’hui. Nous nous sommes habitués à un spectacle qui aurait été impensable il y a encore quelques années, jusqu’à voir d’immenses portraits du président installés sur des bâtiments officiels de Washington. Et c’est peut-être cela, le plus inquiétant : l’habitude.

Même en cas d’alternance démocrate, les choses ne redeviendront pas simplement comme avant. Parce que l’Amérique se sera habituée à ce qui était autrefois inimaginable. Et parce que cette extrême droite, enfin parvenue au cœur du pouvoir fédéral, ne disparaîtra pas avec une défaite électorale. Elle restera organisée, idéologiquement structurée et politiquement puissante. Lorsqu’elle reviendra aux commandes, elle reprendra son entreprise de démantèlement des garde-fous démocratiques là où elle l’aura laissée.

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