Éditos de Pascal Boniface
6 novembre 2026
« La Corrèze avec le Zambèze » – 4 questions à Rémy Rioux
Rémy Rioux a été directeur de l’Agence française de développement (AFD) de 2016 à 2026. Il est aujourd’hui président de Finance en Commun (FiCS), qui regroupe les 550 banques publiques de développement dans le monde. Il répond aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la sortie de son ouvrage « La Corrèze avec le Zambèze – Renouveler la coopération internationale » qui paraît aux éditions de L’aube.
On entend depuis longtemps une petite musique selon laquelle l’aide publique au développement serait inutile, voire néfaste. Ce thème a été relancé lors de la suppression d’USAID. Qu’en pensez-vous ?
Je le dis depuis longtemps : le cadre de l’aide publique au développement, fondé au début des années 1960 pour accompagner le mouvement des indépendances, a porté de très beaux fruits mais il a aussi beaucoup vieilli et ne correspond plus au monde d’aujourd’hui. Le moment est venu de le redéfinir, ses principes et ses instruments. C’est urgent car la coopération internationale reste absolument essentielle pour lutter contre les inégalités, protéger nos biens communs et diffuser vite et loin les technologies et les pratiques utiles à nos transformations nationales. Pour sortir du double ressentiment, au Nord comme au Sud, qu’a révélé la fermeture de USAID et dans lequel nous sommes aujourd’hui enfermés, un débat est nécessaire. Il permettra, je l’espère, de retrouver de l’ambition, selon une logique respectueuse d’investissement solidaire et durable et en conservant, dans ce cadre renouvelé, des financements publics de solidarité substantiels pour les populations les plus vulnérables. Les Français y sont très attachés et nous avons dans notre pays un tissu d’ONG de très grande qualité, aujourd’hui en grande souffrance. Le mouvement Finance en Commun (FiCS) que je préside et qui regroupe les 550 banques publiques de développement du monde – de la Banque mondiale jusqu’à notre Caisse des Dépôts et Consignations, soit plus de 10% de l’investissement dans le monde – est un des lieux où ce travail de redéfinition indispensable est aujourd’hui engagé.
En France, certains ont proposé de fermer l’AFD pour compenser la hausse du prix des carburants. Vous dites vous-même avoir été surpris par la faiblesse de la réponse gouvernementale.
Il ne faut pas opposer le national et l’international. Le crédit de la France dans le monde tient pour beaucoup à notre action pour le climat, la nature, la santé. Et le bien-être des Français dépend directement de notre capacité à maîtriser avec nos voisins les grands déséquilibres en cours – au-delà du changement climatique et des pandémies, je pense aussi aux migrations, à l’IA ou au commerce international dont dépendent tant d’emplois en France. Avec le Président de la République, j’ai beaucoup travaillé depuis dix ans à bâtir une capacité française pour peser efficacement sur ces sujets. Le groupe AFD est bien géré et très respecté dans le monde. Je ne comprends vraiment pas l’intérêt de l’affaiblir, au moment où on en a le plus besoin ! J’ai répondu aux attaques brutales mensongères de l’extrême droite et je continuerai à le faire, au nom d’une certaine idée de la France et contre le défaitisme ambiant et en invitant tout le monde à garder le sens de la mesure : la France a besoin de réduire ses déficits tout en investissant dans son éducation et sa modernisation ; mais la politique de développement, c’est moins de 1% du budget de l’État…
On vous a également reproché de coopérer avec la Chine, en partant du principe qu’elle n’a plus besoin d’être aidée.
Ne confondons pas l’aide et la coopération. La Chine est la deuxième puissance économique du monde et il n’est pas question de l’aider. En revanche, je crois utile de continuer à coopérer avec ce grand pays, comme avec les autres puissances émergentes pour qu’elles accélèrent leurs transitions climatiques et environnementales – notre avenir en dépend ! –, pour défendre les intérêts de la France, et aussi pour contribuer progressivement à rebâtir un ordre mondial. Je ne suis pas naïf et je sais que les relations avec la Chine sont multiples, complexes et souvent tendues. Mais pourquoi renoncer à des liens positifs et constructifs, dès lors qu’ils servent nos intérêts et ne coûtent pas un euro d’argent public ? Vous connaissez la formule de Charles Péguy: « Ils ont les mains blanches mais ils n’ont pas de mains ». La France et l’Europe doivent continuer à agir.
Vous définissez trois intérêts précis dans la coopération internationale pour la France. Quels sont-ils ?
Il y a toujours eu trois intérêts entremêlés dans la politique de coopération internationale. L’intérêt des autres d’abord, puisqu’il s’agit d’investir hors de nos frontières pour y tisser des liens d’amitié et de progrès avec nos voisins. L’intérêt commun aussi : réduire les émissions de gaz à effet de serre, au meilleur coût et partout dans le monde, c’est heureux pour tous. L’intérêt national enfin, qui a toujours été présent dans la coopération internationale, et dont il faut donner une interprétation large – diplomatique, économique et culturelle. Ces trois intérêts se sont combinés différemment selon les époques, formant des paradigmes successifs et superposés : celui de la reconstruction après la Deuxième Guerre mondiale; celui de la décolonisation dans les années 1960 ; celui de la mondialisation et de la lutte contre la pauvreté dans les années 1990 ; enfin celui de la protection des biens publics mondiaux depuis 2015. Nous sommes en train de définir un nouveau paradigme, repondéré et, j’espère, clarifié et relégitimé. C’est un sujet politique, bien sûr, et plusieurs options sont possibles. J’ai voulu contribuer à ce débat en partageant mon expérience et mes réflexions dans ce livre, à l’approche de l’élection présidentielle en France.