Analyses
10 septembre 2026
Humanoïdes : révolutions agricoles et alimentaires ?
En quelques mois, les robots humanoïdes sont devenus l’une des vitrines de l’accélération technologique et de la course mondiale en matière d’innovation, sur fond de poussée de l’intelligence artificielle d’un côté et de rivalités sino-états-uniennes de l’autre.
Plusieurs éléments concourent à relier le développement des humanoïdes avec les enjeux de l’agriculture et de l’alimentation, de la recherche à la production, de la transformation à la consommation, en passant par la logistique et la distribution. Tour d’horizon synthétique et prospectif d’un espace de réflexions appelé à s’élargir[1] et qui interrogera fortement l’interaction entre les machines et les humains dans les mondes de demain, notamment agricoles et alimentaires.
Tenir compte du contexte global
Pour comprendre en quoi l’irruption des humanoïdes dans l’univers agricole et alimentaire n’est pas à sous-estimer, prenons le soin de rappeler certaines dynamiques actuellement à l’œuvre, en se limitant à cinq d’entre elles qui nous paraissent déterminantes :
D’abord, un constat. Nourrir la planète constitue le premier secteur d’emploi mondial. Près de 1,4 milliard de personnes travaillent dans les systèmes agricoles et alimentaires, soit environ quatre actifs sur dix. L’agriculture primaire en mobilise à elle seule près de 900 millions, auxquels s’ajoutent les métiers de la pêche et de l’aquaculture, de la transformation, de la logistique, de la distribution ou encore de la restauration. C’est massif en valeur absolue, même si la part de l’agriculture dans l’emploi mondial recule progressivement : supérieure à 40 % au début des années 1990, elle se situe désormais autour du quart. Imaginer l’arrivée de robots humanoïdes dans ces secteurs, c’est donc se pencher sur l’avenir du travail, des compétences et des revenus de centaines de millions d’êtres humains.
Ensuite, une tendance. La population mondiale vieillit et les secteurs agricoles et alimentaires, dans toutes leurs composantes, n’échappent pas à la tendance. Complétons par l’érosion de l’attractivité, depuis de nombreuses années, pour les métiers productifs agricoles et ceux de l’industrie. Nous avons encore beaucoup de monde dans l’agriculture et l’agroalimentaire, comme indiqué au point précédent, mais ces personnes prennent de l’âge, ne sont pas souvent valorisées sur le plan sociétal et des salaires alors qu’elles exercent des métiers indispensables et difficiles, et leurs compétences ou savoir-faire peinent de plus en plus à être transmis ou renouvelés. Parler des humanoïdes en agriculture et dans l’agro-industrie, c’est inévitablement évoquer le défi du rapport au travail, dans des secteurs exigeants et pour lesquels peu de jeunes gens se tournent désormais…
En outre, un rappel. La technologie, le numérique et l’intelligence artificielle sont depuis longtemps très présents dans les secteurs agricoles et alimentaires. Pour entrer en détail dans ce jeu relationnel et en saisir à la fois l’amplitude et l’intérêt, il suffit de se pencher sur quelques travaux globaux récents[2] ou même certaines publications pédagogiques à l’échelle de la France[3]. Se projeter avec les humanoïdes, c’est anticiper le passage d’une intelligence artificielle (IA) qui assiste l’agriculteur ou le salarié d’une usine à une IA qui potentiellement agira seule, de manière autonome et pourrait même décider des tâches à accomplir. C’est aussi une IA qui oriente et structure les comportements alimentaires, avec pourquoi pas des robots en cuisine qui combinent recommandations nutritionnelles et capacités à préparer la juste ration pour servir les personnes…
Par ailleurs, une demande. Les attentes envers l’agriculture et l’alimentation sont immenses à l’heure des grandes transitions écologiques à mener. Préservation et régénération des écosystèmes, optimisation et résilience des rendements, décarbonation des activités, économie circulaire, réduction des pertes et des gaspillages sont autant de cadres stratégiques avec lesquels les acteurs agricoles et alimentaires doivent composer. Introduire la perspective d’humanoïdes dans ce registre, c’est se demander s’ils seraient plus à même que les humains à conduire ces transitions, accepter les changements et savoir s’y adapter. Ils pourraient travailler lorsque les températures deviennent difficiles, modifier instantanément leurs pratiques, optimiser l’usage de l’eau et de l’énergie ou appliquer sans résistance des protocoles nouveaux. Dit autrement, faire parfois mieux, plus vite et plus systématiquement ce que les humains, attachés à leurs habitudes, leurs intérêts et leurs contraintes économiques ou sociales, peinent à accomplir.
Enfin, la compétition géopolitique constitue la cinquième dynamique qui conditionne notre réflexion générale sur le sujet. Derrière les humanoïdes se cachent des jeux de puissance entre la Chine et les États-Unis notamment, mais pas uniquement. Le Japon, confronté à des virages sociodémographiques et agricoles considérables, ou encore l’Arabie saoudite, soucieuse d’investir le futur avec de l’IA et d’avoir une armée de travailleurs à domicile, participent d’ores et déjà, et à leur manière, à cette grande aventure technologique en cours. Pékin semble augmenter la cadence pour industrialiser sa production d’humanoïdes[4]. Tesla effectue un mouvement important pour passer de l’automobile aux robots. L’IA physique, avec des humanoïdes déployés, sera à la fois un bouleversement dans le monde du travail mais également un terrain majeur de compétition entre puissances, États comme entreprises. D’ailleurs, Bill Gates vient de souligner combien l’essor fulgurant de l’IA bouleversera les sociétés en profondeur, au point de plaider pour que certains emplois demeurent réservés aux humains. Il liste néanmoins le potentiel incroyable de l’IA dans certains secteurs stratégiques, dont l’agriculture[5].
De la curiosité à l’anticipation
Démographie, emploi, climat, technologie et rapports de force suffisent pour cadrer l’essentiel des enjeux qui gravitent autour de l’arrivée d’humanoïdes dans nos existences, à court et à moyen terme. Il serait conseillé de s’y préparer. Pour l’agriculture et l’alimentation, cinq domaines balisent potentiellement le champ des réflexions : la recherche, la production, la transformation, la distribution et la consommation.
L’IA dope les capacités scientifiques. Pour la recherche agronomique et végétale, pour la performance des biotechnologies, pour la santé du Vivant et le bien-être animal, pour la fertilisation raisonnée des sols, les progrès pourraient s’avérer significatifs. Réduire le temps de l’expérimentation, accélérer l’analyse des résultats, favoriser le développement de solutions plus rapidement applicables sur le terrain : autant d’avancées concrètes d’ores et déjà constatées. L’arrivée des humanoïdes pourrait ouvrir une étape supplémentaire. Capables de manipuler, tester, observer, mesurer et répéter des expérimentations, éventuellement en continu, ils pourraient contribuer à rapprocher davantage l’IA du travail physique de laboratoire ou de terrain. Que deviendront les stratégies de recherche et développement (R&D) lorsque l’IA ne se contentera plus d’analyser les résultats des expériences, mais pourra aussi participer physiquement à leur réalisation ? Entreprises, instituts techniques et organismes scientifiques seraient alors concernés. Après l’automatisation du calcul scientifique pourrait ainsi venir celle d’une partie du geste scientifique. Si les humanoïdes permettent aux laboratoires de fonctionner plus longtemps, de multiplier les expérimentations et de raccourcir les cycles de R&D, alors la compétition géopolitique sur la robotique devient aussi une compétition sur la vitesse de production de l’innovation. Celui qui possède les meilleurs modèles d’IA et les meilleures capacités physiques d’expérimentation pourrait apprendre plus vite que ses concurrents.
En matière de production, le secteur agricole affiche déjà de fortes connexions avec les machines et les robots. Ne revenons pas sur la mécanisation (dont le tracteur est le symbole) qui sur le temps long aura été l’un des moteurs des révolutions agricoles passées, et qui reste encore attendue dans de nombreux pays, où la précarité technique prive de nombreux agriculteurs de meilleurs rendements et de solutions à même de réduire la pénibilité du travail. D’ailleurs, à ce sujet, soyons attentifs au développement des exosquelettes, qui permettent de soulager des douleurs, de faciliter des tâches et de prolonger l’effort dans l’agriculture. Il s’agit d’innovations regardées de près dans des sociétés où le vieillissement des producteurs s’accroît. Au Japon, leur moyenne d’âge frôle désormais les 70 ans ! Pas étonnant que le conglomérat Panasonic, via sa filiale Atoun, s’était activé sur ce registre dès la décennie 2010, comme le font désormais des universités et des start-ups nipponnes. Si le Japon semble vouloir habiller l’homme en robot avant d’envisager de mettre le robot à sa place, ce modèle questionne l’efficacité d’un tel dispositif et son coût. Car in fine, pour effectuer des activités difficiles, potentiellement dangereuses et surtout répétitives, le robot l’emportera. Au Japon, comme ailleurs. À noter aussi que si les grandes cultures (céréales, oléagineux, etc.) sont déjà très équipées en machines et robots, d’autres filières misent sur ces dynamiques pour aller de l’avant. Ainsi notamment du secteur des fruits et légumes, où beaucoup de choses restent à faire. La fragilité de ces productions, en plein champ ou sous serres, explique en partie cette situation. Mais la concentration des récoltes sur de courtes périodes, où des mois de culture se jouent, exige de pouvoir compter sur une main d’œuvre disponible, compétente et capable d’efforts fournis sur quelques jours. Nul doute que des innovations robotiques y seront déployées, surtout si le recours à des travailleurs étrangers s’estompe et qu’il faille maintenir des volumes sur les étals de consommateurs avides de végétal. Nul doute que l’entreprise Unitree Robotics sera aux aguets à ce sujet, à moins qu’elle ne le soit déjà.
Au niveau de la transformation, la robotisation progressera certainement plus nettement dans les dédales des usines agroalimentaires ou agro-industrielles. Reste à déterminer quelle place spécifique y prendront les humanoïdes. Leur avantage ne résidera probablement pas dans la répétition d’un geste standardisé, où le robot industriel classique excelle déjà, mais dans leur polyvalence et leur capacité à évoluer dans des espaces conçus pour les humains. Mais à la différence de ces derniers, ils auront sans doute l’avantage de ne jamais devoir s’arrêter, sauf pour changer de batteries ou les recharger…Vaste question donc quant à l’automatisation accrue demain dans ces usines, quand bien même les femmes et les hommes n’y disparaitront pas, mais seront davantage dans la supervision, le contrôle et la gestion. Nous aurons une coexistence, robots et humains, où chacun devra trouver sa place, son rôle et sa valeur ajoutée. C’est là aussi le défi : savoir identifier les moments, les lieux et les actions où la décision humaine restera primordiale, ou décisive, alors que l’IA physique et des humanoïdes seront à la manœuvre. Mais comme l’ont bien expliqué deux spécialistes de ces enjeux[6], l’essentiel du débat devrait surtout se polariser sur la faisabilité d’une part, et l’acceptabilité d’autre part. Dans le cas d’industries agroalimentaires, où les produits transformés proviennent du Vivant et dans lesquelles les problématiques de sécurité et traçabilité sanitaire sont immenses, serons-nous tous à l’aise si ce qui deviendra nourritures ne passe plus du tout dans les mains des êtres humains ? Certains y verront peut-être une rassurance, là où d’autres seront à l’inverse contrariés. Comme dans la santé et la médecine, les puissances de calcul, l’IA et les robots améliorent des diagnostics, des cadences et des rapidités d’exécution dans l’univers de l’agroalimentaire. Mais l’imbrication avec l’espèce humaine s’avère nécessaire, encore, sauf à concevoir que tout est remplaçable progressivement, y compris la responsabilité. Or dans le champ alimentaire, le consommateur est-il prêt à ne plus pouvoir connaître les origines, les processus et les interlocuteurs si les machines brouillent les cartes, rendent peu de comptes et ne répondent pas aux services après-ventes ?
Autant de défis que les acteurs de la logistique et de la distribution alimentaire auront aussi à préparer, vu la vitesse avec laquelle pour eux aussi les dynamiques d’IA embarquée se déploient. Forçons la fiction : des humanoïdes demain partout en magasin ? Après tout, les caisses sont devenues de plus en plus automatiques, scannant seules et efficacement les produits du client, tout heureux parfois de ne pas devoir échanger un mot avec l’interface machine qui froidement identifie les achats, présente l’addition et propose plusieurs modes de paiement. Nous avons encore néanmoins des personnes dans les rayons…même si en Chine ou ailleurs, des géants du numérique ont déjà mis en place des supermarchés sans présence humaine. Est-ce le souhait de tous les consommateurs ? Jusqu’où cette tendance peut-elle aller ? Allons-nous voir des humanoïdes s’installer en caisse, pour redonner un peu d’âme à ce passage obligé ? Ou allons-nous surtout les voir aller faire les courses, pour celles et ceux qui n’aiment pas cela, n’ont pas le temps et cherchent à diversifier leurs canaux d’approvisionnement à la maison ? Les livraisons à domicile explosent depuis quelques années, notamment pour les jeunes générations, mais aussi pour des personnes ou des couples qui veulent optimiser leur quotidien sans devoir cuisiner ou sans devoir aller acheter à manger. Osons même renverser le raisonnement : remplacer l’humain par la machine est-il toujours synonyme de déshumanisation ? Les conditions de travail parfois très précaires des livreurs des plateformes numériques invitent à nuancer cette évidence[7]. Un robot effectuant une tâche pénible, dangereuse ou socialement dévalorisée ne détruit pas nécessairement de l’humanité. Tout dépend de ce que la société fait des femmes et des hommes ainsi libérés de cette tâche. En tout cas, il sera assurément intéressant de voir comment les entreprises de la distribution comme celles de la restauration se comporteront avec la révolution humanoïde. Imaginons la plus grande enseigne mondiale de repas rapide, d’origine états-unienne, présente sur tous les continents, employant 2,5 millions de personnes actuellement, dont 75 000 en France, faire le choix de tout numérique, du tout robotique et d’un Ronald humanoïdisé à l’accueil du restaurant ou à la fenêtre du passage en drive…
Quant à la maison…faut-il encore des espaces pour cuisiner ou manger diront certains ? Si tout est livré et si plus personne ne partage de repas en même temps, dans une pièce dédiée, les architectes ont de belles conceptions inédites à envisager. Avant cela, constatons avec lucidité que les appareils électroménagers ont envahi nos cuisines bien avant l’invention du smartphone, mais que des robots sans cesse plus performants y prennent une place grandissante depuis quelques années ! Ne citons que le Thermomix pour ne pas y aller par quatre chemins, dont chaque nouvelle édition est augmentée de fonctions numériques. Qui sait, les prochaines versions proposeront peut-être un Thermomix à deux pattes, deux bras, à la fois capables de cuisiner, servir, ranger, nettoyer et commander en ligne tous les produits alimentaires qui commencent à manquer au domicile du propriétaire. À moins que cela soit cela le projet de Tesla avec Optimus, son humanoïde censé apporter une aide inédite à la maison. Que dira-t-il de nos sociétés, de nos relations sociales qui souvent s’animent autour d’un repas et qu’enregistra-t-il de nos vies les plus intimes, si tant est qu’il en existe encore. D’ailleurs, publier la photographie de son assiette constitue déjà l’une des images les plus abondantes sur Instagram. Alimentation, santé et assistance vont alors converger. Le robot connaîtrait nos goûts, nos allergies, nos objectifs nutritionnels et éventuellement certaines données médicales. Il pourrait adapter les portions, réduire le sel, surveiller le sucre, limiter le gaspillage ou ajuster un menu à l’activité physique de chacun. Nous passerions alors de l’alimentation personnalisée à l’alimentation personnellement administrée. Sinon des frais supplémentaires pour se soigner ou s’assurer, faute de comportements appropriés !
Ouvertures en conscience
Jusqu’à présent, nous avons surtout adapté l’environnement aux machines : chaînes de production, entrepôts automatisés, robots de traite, tracteurs autonomes ou bras robotisés. Avec l’humanoïde, la logique peut s’inverser. Nous cherchons désormais à fabriquer une machine capable de s’adapter à un monde conçu pour le corps humain. Peu de secteurs permettent d’observer cette révolution aussi bien que l’agriculture et l’alimentation. Pour nous nourrir, il faut semer, observer, récolter, traire, soigner, pêcher, porter, trier, découper, transformer, transporter, stocker, cuisiner et servir. Bref, mobiliser presque toute la palette des gestes humains.
La robotisation agricole est déjà une réalité. C’est également vrai dans l’élevage. Ces technologies répondent à plusieurs défis simultanés : productivité, manque de main-d’œuvre, pénibilité, réduction des intrants ou adaptation au changement climatique. À ce titre, et si les robots s’adaptaient plus vite que nous ? Les systèmes agricoles et alimentaires doivent simultanément réduire leurs émissions, économiser l’eau, protéger les sols, limiter certains intrants, préserver la biodiversité et maintenir une production suffisante. Or le paradoxe des transitions est connu : nous savons souvent ce qu’il faudrait modifier, mais les choses changent… lentement. La machine, le robot et l’humanoïde ne craindront pas de modifier des habitudes. Cela ne signifie évidemment pas qu’ils résoudront la crise climatique, d’autant que leur fabrication et leur utilisation seront énergivores… Mais ils pourraient devenir de puissants accélérateurs d’adaptation. La question écologique rejoindrait alors celle de la délégation : sommes-nous prêts à laisser les machines effectuer plus rapidement certaines transformations que nous n’arrivons pas collectivement à accomplir ?
Alors oui, le futur de l’agriculture robotisée ne sera pas nécessairement humanoïde. Pourquoi donner deux jambes à une machine lorsqu’un système roulant est plus stable ? Pourquoi reproduire une main humaine lorsqu’un outil spécialisé est plus efficace ? Dans une parcelle céréalière de plusieurs centaines d’hectares, le tracteur autonome conservera probablement longtemps l’avantage. Mais dans une serre, un élevage, une cave, un laboratoire, un atelier ou une exploitation horticole conçus autour des déplacements humains, la polyvalence de l’humanoïde pourrait faire sens, plus rapidement sans doute que ce que l’on pense. Et pourquoi s’arrêter à la terre ? Pêche et aquaculture connaissent elles aussi une automatisation croissante : surveillance des poissons, alimentation automatisée, inspection des cages, robots sous-marins, tri, manutention ou transformation. Dans une ferme aquacole ou un port, les environnements difficiles et parfois dangereux constituent un puissant moteur de robotisation. L’expérience en mer, sur un navire, peut s’avérer en revanche moins favorable, sauf si les humanoïdes font preuve d’un pied marin inattendu…
Après l’agriculture de précision pourrait ainsi venir l’agriculture de délégation. Dans l’industrie agroalimentaire, l’IA incarnée devrait également s’exprimer. Les robots servent déjà des plats et des boissons dans certains restaurants et l’humanoïde se prépare à entrer dans le domicile. Préparons tout cela, si nous voulons trouver le bon équilibre, car il ne s’agit pas de refuser l’évolution technique, mais bien d’anticiper au mieux ces ruptures potentielles et de définir les contours de la responsabilité future. C’est d’ailleurs le message principal de l’Encyclique du Pape Léon publiée cette année[8], à lire sans hésiter même si l’on n’est pas croyant. Le Pape y rappelle que les systèmes d’IA, aussi performants soient-ils, ne possèdent pas de conscience morale et ne peuvent « assumer le poids des conséquences » (paragraphe 99). Les humanoïdes ne vont pas envahir demain matin nos champs, nos usines, nos magasins et nos cuisines. Mais ils nous obligent dès aujourd’hui à poser une question essentielle : non pas seulement ce que nous accepterons de leur faire faire, mais ce que nous accepterons de leur laisser décider. Car produire, transformer, transporter ou préparer notre alimentation engage toujours une responsabilité. À mesure que les machines deviendront plus autonomes, il faudra donc déterminer où s’arrête la délégation et où doit demeurer la décision humaine.
Sur le terrain géopolitique, la course est lancée entre une Chine qui se veut championne mondiale de la robotique industrielle et entend distancer les États-Unis sur la gamme d’humanoïdes performants et peu coûteux. Quid de l’Europe, qui voudra assurément moraliser ces sujets tout en explorant les avantages de ces innovations technologiques pour les secteurs qu’elle jugera stratégiques. Sans doute sera-t-elle tentée de vouloir mettre en œuvre une robotique humaniste et tracer des frontières hermétiques pour limiter le champ d’action des humanoïdes. Une question de souveraineté se posera également. Qui maîtrisera les données captées par ces machines, les modèles d’IA qui les pilotent, leurs composants, leurs mises à jour et éventuellement leur contrôle à distance ? La souveraineté alimentaire pourrait donc demain intégrer la maîtrise des machines intelligentes qui concourent à nous nourrir. Quant à l’Afrique, allons-nous robotiser un continent jeune, où l’agriculture reste le premier employeur et où des millions d’emplois seront à créer dans les prochaines années au regard de la dynamique socio-démographique ? Les robots et les humanoïdes n’y seront pas une réponse à la raréfaction de la main-d’œuvre. S’ils se déploient là-bas, préparons-nous en Europe à devenir plus humanistes.
[1] L’édition 2028 du Déméter, ouvrage annuel de prospective sur les questions agricoles et alimentaires, réalisé et édité conjointement par le Club DEMETER et IRIS Éditions, portera précisément sur la dialectique humanités / humanoïdes. Cet ouvrage paraîtra en février 2028.
[2] FAO, The State of Food and Agriculture, Leveraging automation in agriculture for transforming agrifood systems, SOFA Report, 2022 ; Drew Ashton, AI-Powered Agriculture : the next green revolution, eBookklt, 2024 ; Alka Arora, Rajender Parsad, Rajni Jain, Sudeep Marwaha, Harvesting Intelligence: The AI Revolution in Agriculture. From Fields to Algorithms, Cultivating Future Harvests, Springer, 2026.
[3] Manon Longvixay, François Brun, Christian Germain, Nouha Jeema, Guy Waksman, Intelligence Artificielle Générative en agriculture Enjeux, principes et applications, Rapport conjoint de l’Académie d’Agriculture de France, ACTA et Chaire AgroTic, 2026 ; Karine Cailleaux-Breton, David Joulin et Hervé Pillaud, L’IA des champs. Les graines d’un futur possible, La France Agricole Editions, 2026.
[4] The Economist, « China is training up thousands of humanoid robots », 23 August 2026.
[5] Bill Gates, « The turbulent AI era is here. The choices we make now are critical », Blog, Gates Notes, 26 August 2026.
[6] Eric Hazan et Olivier Sibony, Faut-il encore décider ? La décision humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, Flammarion, 2026.
[7] Marwân-Al-Qays Bousmah, Kevin Poperl, Anne Gosselin, Katy Fenech, Ana Rivadeneyra, et al., Santé et conditions de vie et de travail des livreurs des plateformes numériques en France : rapport de l’enquête Santé-Course, Ined, CoopCycle-Association, Maison des Coursiers, Maison des Livreurs, Médecins du Monde, Ville de Paris, 2026.
[8] Pape Léon XIV, Magnifica Humanitas, Lettre encyclique sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle (Édition française, Artège, 2026).