Entretiens
8 septembre 2026
Guerre en Ukraine : entre relance diplomatique et enlisement du conflit
Après plusieurs mois de relative mise en retrait du dossier ukrainien par Washington, les rencontres de Jared Kushner et Steve Witkoff avec Vladimir Poutine puis Volodymyr Zelensky les 5 et 6 septembre marquent une reprise des efforts diplomatiques américains. Mais alors que les divergences territoriales restent profondes et que les deux camps semblent toujours déterminés à poursuivre leurs objectifs de guerre, la perspective d’un règlement demeure lointaine. Que peut-on attendre de cette nouvelle séquence de négociations ? Quel bilan diplomatique, économique et militaire tirer du conflit ? Et dans quelle mesure les difficultés intérieures rencontrées par la Russie et l’Ukraine peuvent-elles influer sur sa poursuite ? Le point avec Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’IRIS, ancien ambassadeur de France en Russie.
Les émissaires américains Jared Kushner et Steve Witkoff ont successivement rencontré Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky les 5 et 6 septembre derniers. Alors que Washington avait annoncé un plan visant à « mettre fin à la guerre », que peut-on retenir de ces échanges ? Les États-Unis apparaissent-ils toujours comme un médiateur crédible aux yeux des deux parties ?
On se souvient que Donald Trump avait dit qu’il reprendrait la négociation en Ukraine après la guerre dans le golfe qu’il avait déclenchée et qu’il pensait terminer très vite. Bien que rien ne soit réglé avec l’Iran, on assiste à une relance de la négociation avec : la venue du chef de la CIA, John Ratcliffe, fin août ; les contacts entre les ministres des finances en marge du G20 à Asheville (États-Unis) le 2 septembre, et la visite des envoyés spéciaux Steve Witkoff et Jared Kouchner reçus par Vladimir Poutine le 5 septembre, avant de partir pour la première fois pour Kiev où ils ont été reçus le lendemain par le président Zelensky. Les deux belligérants se sont dits satisfaits des entretiens, qualifiés aussi de « francs » du côté russe. Les envoyés de Donald Trump étaient supposés apporter des idées nouvelles mais rien n’a filtré. Le cœur du problème reste le sort des quatre provinces annexées par les Russes, mais occupées en partie seulement, et auxquelles Poutine ne veut, ni sans doute politiquement ne peut renoncer. Le président russe a annoncé que les verrous de Kramatorsk et de Sloviansk dans le Donetsk seraient pris avant la fin de l’année, ce qui laisse supposer qu’il ne mise pas sur un accord rapide. La Russie, les États-Unis et l’Ukraine ont dit qu’il ne fallait pas s’attendre à une paix avant l’hiver. Mais Washington reste actuellement le seul médiateur capable de parler et de faire des propositions aux deux parties. Les Européens, qui ont été associés aux travaux du 6 septembre à Kiev par Volodymyr Zelensky, se sont positionnés comme les soutiens inconditionnels des Ukrainiens. Sauf proposition nouvelle et acceptable par les deux parties, ce qui est peu probable actuellement, c’est donc le sort des armes (résistance victorieuse des Ukrainiens ou chute de l’ensemble du Donbass, voire des oblasts de Zaporijjia et de Kherson actuellement à la suite de la négociation). Mais le dialogue a repris avec la perspective d’une prochaine réunion à trois (Ukraine, Russie, États-Unis) ou même entre Ukrainiens, Américains et Européens.
Quel bilan peut-on dresser de la guerre en Ukraine, sur les plans diplomatique, économique et militaire ?
En dehors des pertes humaines colossales des deux côtés, la tentative d’invasion de l’Ukraine par la Russie a été une catastrophe : pour l’Ukraine dévastée ; pour la Russie accablée de sanctions et dont l’économie civile patine depuis plus d’un an ; et pour l’Europe qui paye son énergie plus chère que ses principaux concurrents, perd des parts de marché dans le monde, se voit évincée durablement sur le marché russe et souffre de taux de croissance anémiques. Après la paix, il faudra des années pour reconstruire l’Ukraine, pour reconvertir l’économie de guerre russe et pour relancer l’économie européenne face au raz de marée chinois et aux diktats américains. L’Union européenne ne s’est pas donné les moyens de jouer un autre rôle diplomatique que le soutien à l’Ukraine comme en témoigne son incapacité à nommer un négociateur. Elle est marginalisée dans le processus de règlement même si le prochain tour, c’est-à-dire la définition d’une architecture de paix en Europe, verra nécessairement son rôle revenir au centre. Mais on en est loin. Actuellement seuls les États-Unis parlent à tout le monde et peuvent négocier la paix. Il faut noter la multiplicité des plans de paix proposés ces dernières années par la Chine, le Brésil, l’Afrique, le Vatican qui se penchent tous avec sollicitude sur la crise d’un continent malade. Ce conflit enfin a modifié la façon de faire la guerre en introduisant l’utilisation à vaste échelle des drones et des missiles non nucléaires permettant de neutraliser de vastes étendues terrestres (zones grises) ou maritimes (mer Noire), interdisant les concentrations de forces offensives et mettant le plus faible en mesure de frapper en profondeur les infrastructures de l’adversaire. La guerre a suscité aussi un vaste mouvement de réarmement des pays européens, dernier soutien de la croissance, mais qui a joué aussi et surtout en faveur des exportations d’armes américaines.
À quelques jours des élections parlementaires russes, et alors que l’armée russe peine à enregistrer des avancées significatives sur le front, quelle place la guerre en Ukraine occupe-t-elle dans les débats de politique intérieure ?
La guerre occupe une place minime dans la campagne des législatives russes, ne serait-ce que parce que le seul parti opposé à la guerre, Iabloko n’a pas été autorisé à présenter des candidats. De plus, l’intensification des bombardements ukrainiens en Russie, les destructions des raffineries et des infrastructures de distribution et les queues devant les stations d’essence, ont suscité comme il est habituel (exemples de Londres en 1940 ou de l’Iran en 2026), un resserrement de la solidarité autour du pouvoir. Selon Centre Levada :
- le taux d’approbation de Vladimir Poutine est passé de 74 % en juillet à 76% en août ;
- la part des Russes favorables aux négociations a atteint son niveau le plus bas en 18 mois (58 %) ;
- le pourcentage des Russes estimant que la Russie est sur la bonne voie est passé de 52 % en juin à 56 % en août.
Mais la population est lasse de la guerre, les entreprises sont exténuées, l’économie patine et les économistes s’inquiètent : les mises en garde de l’économiste en chef de la deuxième banque russe (VEB) Klepach ont suscité son renvoi et l’ancien représentant des PME et des ETI , Boris Titov, a dit que l’économie russe risquait de « devenir folle ». À terme ce mouvement et les difficultés de l’industrie hors la défense, pourraient être une incitation à négocier vraiment voire à compromettre…. Du côté ukrainien, le cercle des scandales de corruption mis au jour par le Bureau anticorruption NABU ( « Midas » pour l’énergie, « Forrest Gump » pour les énormes cautions versées par la présidence afin de libérer les inculpés pour corruption, « Carthage » pour le blanchiment d’argent via de pseudo-centres d’appels) se resserre autour du président Zelensky qui a dû se séparer de la cheffe adjointe de l’administration présidentielle, alors même que le renvoi de son ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, populaire et dynamique, a suscité un cycle durable de manifestations. Un nouvel opposant politique (après l’ancien chef d’état-major Valeri Zaloujny) qui demande des élections et va demander un adoubement à Washington. Le Fonds monétaire international (FMI) a retardé le versement de sa prochaine tranche de plus de 5 milliards de dollars faute de mise en œuvre de 44 conditions en matière d’assainissement de la gestion des finances, bloquant du même coup une partie de l’aide européenne, alors même que le financement du budget 2027 n’est pas financé pour plus de la moitié. Mais malgré toutes ces difficultés, des deux côtés la volonté de se battre pour les buts de guerre initiaux (notamment le retour de tous les territoires occupés pour Kiev, et la reconnaissance de l’annexion des 5 oblasts pour Poutine) reste intacte et n’est pas ouvertement contestée par l’opinion.