Entretiens / Asie-Pacifique
9 juillet 2026
Afghanistan-Pakistan : enjeux sécuritaires et diplomatiques
En mai 2026, un nouveau décret a été promulgué en Afghanistan, autorisant le mariage des filles mineures. Cette mesure témoigne de l’aggravation de la situation dans le pays, notamment en ce qui concerne le recul des droits des femmes, quatre ans après le retour des talibans au pouvoir. La situation sécuritaire s’est également fortement dégradée, en particulier depuis le basculement en « guerre ouverte » des tensions entre le Pakistan et l’Afghanistan en février 2026. Ce conflit, autour des différends la contestation de la ligne Durand et par la lutte contre le Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP), continue d’opposer les deux pays et fait craindre des répercussions sur la stabilité de la région. Parallèlement, le Pakistan cherche à renforcer son influence diplomatique en s’impliquant notamment dans les négociations liées à la guerre au Moyen-Orient, entre l’Iran, les États-Unis, Israël et les pays du Golfe. Quelles sont les conséquences du retour des talibans sur la situation et les droits des femmes afghanes ? Quels sont les risques d’escalade du conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan ? Dans quelle mesure le Pakistan parvient-il à s’imposer comme un acteur diplomatique dans les négociations autour de la guerre au Moyen-Orient ? Le point avec Georges Lefeuvre, chercheur associé à l’IRIS.
Après le retour des talibans au pouvoir en 2021, quel bilan peut-on dresser de la situation des femmes en Afghanistan ? Dans quelle mesure le décret promulgué en mai 2026, autorisant le mariage des filles mineures ayant atteint la puberté, risque-t-il d’aggraver la condition des femmes et des filles en Afghanistan ?
Il n’y a pas de mots pour dire l’enfer que vivent les femmes en Afghanistan depuis le retour au pouvoir des talibans. Avant 2021 et selon une loi de 2009, l’âge minimum légal pour le mariage des jeunes filles était de 16 ans. Certes, cette loi n’était pas toujours appliquée hors des villes, particulièrement dans les zones rurales les plus pauvres où la vente d’une petite fille, pour 2000 à 3000 dollars, permettait au reste de la famille de subsister au moins une année. Mais cette pratique ancienne a connu un net rebond en cinq ans, parce que le régime taleb n’y voit aucun inconvénient et que la misère s’est accrue depuis 2021. Selon une étude publiée par Amu TV et reprise par Courrier International le 14 février 2024, ce sont 118 fillettes de 6 à 10 ans qui ont été vendues depuis 2021 à Shahrak-e-Sabz, un camp de déplacés dans la province de Herat tandis que 116 autres seraient déjà « mises en vente ».
Or le décret n°18, promulgué le 14 mai dernier, traite du droit des époux et épouses à divorcer, mais c’est une mascarade : en effet, l’intention pourrait sembler vertueuse puisqu’elle permettrait aux jeunes filles mariées dès la petite enfance, de demander le divorce au moment de leur puberté, ce qui revient à reconnaître de facto ces mariages forcés antérieurs à ladite puberté puisqu’ils ne pourraient être défaits que par voie de justice. Or une disposition de la loi précise que le silence d’une jeune fille ayant atteint l’âge de la puberté, équivaut à un consentement du mariage précédemment arrangé. Et l’expérience, corroborée par l’article 22 du nouveau décret, prouve que la jeune fille, si elle est entendue par un tribunal taleb, n’obtiendra pas le divorce sans l’accord de sa belle-famille, même en cas de mauvais traitements avérés. Il existe bien une pratique de « rachat » de la jeune fille qui veut quitter son mari, mais le prix exigé est tel qu’aucune famille dans le besoin ne peut se le permettre.
Nous sommes donc bien loin de la promesse faite par Sher Abbas Stanekzaï, vice-ministre des Affaires étrangères, lorsqu’il n’était alors qu’un des négociateurs des accords de Doha. Lors d’une conférence de la paix organisée à Moscou en février 2019, il s’était engagé au nom des talibans : « les droits sociaux, économiques, politiques et éducatifs seront garantis aux femmes, conformément aux principes de l’Islam ». Tout dépend donc des « principes de l’Islam », compris de manière ultra rigoriste par le guide suprême Akhunzada, contrairement à certains de ses ministres, et non des moindres. Maigre espoir que de telles fissures pourraient affaiblir le régime taleb et le rendre impraticable, à condition bien sûr que la communauté internationale se garde de le reconnaître officiellement ou simplement de lui faire trop de concessions par réalisme politique régional ou intérêts économiques (richesse du sous-sol) et logistiques (projets de transits).
En parallèle, des frappes pakistanaises ont à nouveau visé le territoire afghan, dont celle du 29 juin qui aurait tué 25 terroristes selon le Pakistan et 38 civils selon l’Afghanistan. Comment expliquer cette récente reprise des hostilités entre Islamabad et Kaboul, après le déclenchement d’un conflit ouvert en février 2026, enraciné dans le différend historique opposant les deux pays autour de la ligne Durand ? Quels sont les risques d’une aggravation des tensions entre les deux pays sur la stabilité régionale ?
Il ne s’agit pas d’une reprise des hostilités, mais bien d’une continuation en forme d’escalade. Et ce n’est plus un simple « conflit », qui perdure d’ailleurs depuis des décennies autour de la Ligne Durand, mais bien d’une « guerre ouverte » annoncée par le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, en octobre 2025[1]. Or, lorsqu’un État entre en guerre, il engage les moyens d’un État, dont les attaques de son armée de l’air comme celles du 27 février 2026 sur Kaboul et Kandahar, puis à nouveau le 29 juin dernier sur trois provinces afghanes de le la frontière, Paktia, Paktika et Kunar. Ces frappes sont comprises comme autant de réponses conventionnelles à une guerre asymétrique que mène le Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP), par des attaques terroristes contre les forces pakistanaises dans les districts — ex « zones tribales » — qui bordent la Ligne Durand, au prétexte qu’il s’agit là de «territoires usurpés » que « l’Afghanistan récupérera un jour par la grâce d’Allah le tout puissant», selon l’expression du vice-ministre afghan de l’intérieur, Nabi Omari, cité par Ariana News le 10 octobre 2025. D’autres déclarations du même acabit par le vice-ministre afghan des Affaires étrangères Stanekzaï (déjà cité ci-dessus) ou celui de l’Information, Zabiullah Mujahid[2], montrent à l’envi que les talibans historiques du nouvel Émirat afghan, soutiennent leurs cousins pakistanais du TTP ou, à tout le moins apportent leur consentement de principe. Or, selon le South Asia Terrorism Portal, les actes terroristes du TTP ont fait 3 890 morts au Pakistan, pour la seule année 2025[3] et menacent gravement la stabilité politique et territoriale du Pakistan.
Ainsi, le vieux conflit autour de la Ligne Durand est devenu une guerre ouverte et l’inquiétude va croissante, car on ne voit ni comment ni pourquoi cela cesserait. La médiation de la Chine en avril dernier n’a rien donné. Déjà en octobre 2025, après les premiers bombardements de l’aviation pakistanaise, le Qatar puis la Turquie avaient échoué dans leur mission de médiateurs. Mais il faut dire que les rencontres de Doha et d’Istanbul avaient été officiellement déclarées « techniques ». Or, il n’y aura jamais de solution durable à ce conflit — on le sait depuis au moins 1947 — aussi longtemps que seront ignorés ou dissimulés, par les deux États concernés, mais aussi par la communauté internationale, les vieux ancrages historiques et anthropologiques de la question.
Comment expliquez-vous le rôle du Pakistan dans les négociations entre l’Iran, les États-Unis, Israël, les pays du Golfe ? Est-ce que cela renforce son rôle dans la région ?
Les relations US-Pakistan étaient exécrables pendant le premier mandat de Donald Trump. On se souvient de son tweet rageur, le 1er janvier 2018 : « Les États-Unis ont bêtement donné 33 milliards de dollars d’aide au Pakistan ces quinze dernières années, et il ne nous a rien donné en retour, […] prenant nos dirigeants pour des idiots. Ils abritent les terroristes que nous pourchassons en Afghanistan, c’est fini ! »… Tout a bien changé depuis : en mai 2025, Trump prétend avoir mis fin au conflit armé entre l’Inde et le Pakistan. Du coup, le Premier ministre pakistanais Shabbaz Sharif propose la nomination de Trump au prix Nobel de la paix. Flatté, celui-ci diminue les droits de douane sur les produits pakistanais de 29 à 19 %, et invite à la Maison-Blanche à la fois le Premier ministre Sharif et son chef d’état-major des armées, Asif Mounir. Pour parler de quoi ? De tout, mais surtout de terres rares que le Pakistan possède en grande quantité, pour une valeur estimée à 6.000 milliards dollars. Où ? Essentiellement… au Balouchistan ! Les États-Unis ajoutent le groupe séparatiste Balochistan Liberation Army à sa liste des organisations terroristes et réactive sa coopération anti-terroriste avec le Pakistan, ce qui convient très bien à l’Iran qui a fort à faire lui aussi avec les insurgés du Sistan, la partie iranienne du Balouchisran. Voilà donc les États-Unis et le Pakistan à nouveau amis.
Or le Pakistan et l’Iran ont des relations plutôt apaisées, malgré leur différenciation entre Islam sunnite et Islam chiite ; ils ont des intérêts communs dont la gestion vitale de l’eau du bassin transfrontalier de Helmand, mais aussi le fameux oléoduc Iran-Pakistan-Inde (IPI) jamais achevé à cause des sanctions américaines contre l’Iran depuis la dénonciation par Donald Trump du traité de Vienne 2015 sur le nucléaire iranien. En contrepartie, l’Iran n’a pas de relations diplomatiques — ni relations informelles directes — avec les États-Unis. Le Pakistan se trouve ainsi en bonne position d’intermédiaire.
Par ailleurs le Pakistan a depuis toujours d’excellentes relations avec l’Arabie saoudite qui lui accorde souvent des prêts à très faibles taux d’intérêts lorsque le Fonds monétaire international (FMI) se dérobe ou fait la moue ! Le soutien saoudien aux talibans historiques (1994-2001… un peu plus compliqué ensuite) a presque toujours été sans faille, et Riyad, à l’instar d’Islamabad, a mieux compris que Washington la différence entre talibans (mollah Omar) et Al-Qaïda (Ben Laden puis Al-Zawahiri)… Agenda national « pashtoune » pour les premiers, international pour les seconds. Enfin, le Pakistan (puissance nucléaire) a conclu un accord stratégique avec l’Arabie saoudite, le 17 septembre 2025. Le contenu de cet accord n’a pas été publié mais l’on sait de plusieurs sources que le Pakistan a déjà envoyé quelques milliers de soldats et des avions de chasse F16 sur des bases saoudiennes, dès le début de la guerre en Iran. En contrepartie, preuve des intérêts croisés des deux pays, Les Échos du 15 avril dernier mentionnent un prêt de 3 milliards de dollars au Pakistan qui vient abonder un précédent dépôt de 5 milliards dont le remboursement est reporté.
En contrepartie, les relations entre l’Iran et l’Arabie saoudite, ont toujours été concurrentes et complexes pour ne pas dire méfiantes, jusqu’à rupture totale de 2016 à 2023, à la suite de l’exécution d’un dignitaire chiite, Nimr al-Nimr, le 2 janvier 2016. Certes ces relations ont été rétablies (sous l’égide de la Chine) et se sont même réchauffées depuis 2023. Mais tout cela est trop récent pour en faire un axe solide, d’autant qu’Israël et les États-Unis voient cela d’un assez mauvais œil. Donc là aussi le Pakistan avait sa carte à jouer.
Le Pakistan a également de bonnes relations avec le Qatar qui a joué un rôle majeur entre les talibans et les États-Unis lors de la négociation de l’accord de Doha de février 2020. Enfin, les relations avec Oman sont excellentes depuis toujours, et Oman a un rôle prépondérant dans la question et la gestion du détroit d’Ormuz.
Pour toutes ces bonnes raisons, le Pakistan souhaite qu’un accord entre l’Iran, les États-Unis et Israël, soit nommé « Accord d’Islamabad », ce qui redorerait son blason à l’international et mettrait en évidence son rôle incontournable dans la géopolitique régionale.
[1] Lire Georges Lefeuvre, « Pakistan-Afghanistan : aux origines d’un basculement dans une guerre ouverte », IRIS, 12 mars 2026 : https://www.iris-france.org/pakistan-afghanistan-aux-origines-dun-basculement-dans-une-guerre-ouverte/
[2] Lire Georges Lefeuvre, « Afghanistan-Pakistan. Pourquoi la Ligne Durand brûle-t-elle ? », Orient XXI, 23 avril 2026 :
https://orientxxi.info/Pakistan-Afghanistan-Pourquoi-la-ligne-Durand-brule-t-elle
[3] Tushar Ranjan Mohanty, « Khyber Pakhtunkhwa : Persistent Peril », South Asia Intelligence Review, Vol.24, n°38, 9 mars 2026.