ANALYSES

Soudan du Sud : peut-on croire au nouvel accord de paix ?

Interview
3 septembre 2015
Le point de vue de Philippe Hugon
Un nouveau cessez-le-feu a été entériné au Soudan du Sud entre le président Salva Kiir et la rébellion. La paix semble pourtant précaire, et les accusations de violations de ce cessez-le-feu ont déjà été formulées par le chef de la rébellion (et ancien vice-président) Riek Machar. Pouvez-vous nous éclairer sur la nature de ce conflit ?
Cet accord a été conclu, après la médiation Est-africaine de l’IGAD, (organisation regroupant huit pays dont les deux Soudan) sous de très fortes contraintes. Dans un premier temps, le président Salva Kiir et son opposant Riek Machar s’étaient réunis sans succès mais, sous la contrainte, le président du Sud Soudan a finalement signé. La signature de l’accord de cessez-le-feu après plus de 50 000 morts et un affrontement extrêmement violent, est évidemment très précaire car depuis, des attaques et des bombardements ont eu lieu.
Les raisons de ce conflit sont multiples : d’une part, quand le Soudan du Sud est devenu indépendant, celui-ci ne disposait d’aucune structure, d’aucun parti politique ni d’organisation de la société et ceux qui avaient pris le pouvoir par les armes l’ont conservé. D’autre part, il y a une forte opposition entre le président Salva Kiir et son vice-président Riek Machar qui a été limogé, mettant à jour leur rivalité. Il y a également des enjeux importants qui concernent le contrôle du pétrole, puisque cette ressource se trouve essentiellement au Soudan du Sud, et qu’il représente le nerf de la guerre. Il faut ajouter à ceci des rivalités entre groupes ethno-régionaux : les Dinka et les Nuer représentés respectivement par Salva Kir et Riek Machar.
Enfin, une partie de ce qu’il se passe au Soudan du Sud s’explique aussi par le règlement imparfait du conflit entre le Soudan et le Soudan du Sud – notamment sur les dossiers de la citoyenneté, des frontières (Abyei) et des revenus pétroliers. C’est un élément important car Riek Machar n’est pas complétement indépendant du Soudan, il entretiendrait des liens avec le régime soudanais d’Omar el-Béchir.

L’accord de paix implique un partage du pouvoir actuel avec la rébellion et une démilitarisation de la capitale Juba. Pourquoi l’actuel président a-t-il finalement décidé de signer cet accord malgré les nombreuses réserves émises et le délai de réflexion qu’il demandait ?
L’accord n’a été signé que sous la contrainte des sanctions de la communauté internationale, les sanctions des Etats-Unis – par ailleurs très présents dans le processus d’indépendance du Soudan du Sud – et les contraintes des pays riverains à l’origine de cette signature. Salva Kiir craignait les sanctions mais est également persuadé que chacune des parties signataires ne respecteraient pas de facto ce cessez-le-feu. Hélas, le risque de reprise du conflit est extrêmement important.

Une résolution des Nations Unies, introduite par les Etats-Unis, prévoit une série de sanctions si le cessez-le-feu n’est pas respecté. Malgré les hésitations de la Russie sur ce dossier, ces menaces peuvent-elles mettre fin à la guerre civile qui sévit depuis plus de vingt mois ?
Actuellement, la situation du Soudan du Sud est dramatique puisque ces exploitations pétrolières ne peuvent pas être réalisées à cause de la guerre et des difficultés d’acheminement du pétrole qui passe par le Soudan (Port-Soudan) – même si à termes un pipeline donnera un accès direct par le Kenya. Le Soudan du Sud dispose de peu de ressources financières et la guerre est le seul moyen d’y exercer le pouvoir. Les sanctions peuvent voir leur importance mais elles n’auront qu’un effet limité. L’IGAD qui joue un rôle de médiateur comprend huit Etats en rivalités à commencer par le Soudan et le Soudan du Sud
La question fondamentale à traiter reste celle des relations entre le Soudan et le Soudan du Sud, à propos de la citoyenneté des Soudanais, du partage des revenus pétroliers et au niveau de la délimitation des frontières – notamment à Abyei. Il faut absolument commencer par ces dossiers pour pouvoir espérer régler la situation.
Aussi, les Etats-Unis – qui ont contribué à l’indépendance du Soudan du Sud – sont très impliqués dans cette crise. La réconciliation voudrait dire qu’un poste de vice-président est accordé à Riek Machar ; or, si cette solution politique peut s’avérer nécessaire, elle est loin d’être suffisante.
La République Populaire de Chine soutient le Soudan mais a été contrainte de trouver des compromis avec le Soudan du Sud pour conserver ses intérêts dans le secteur des hydrocarbures. La Russie, elle, a hésité mais sans position claire au Conseil de sécurité.
Nous assistons à un drame et à une guerre qui n’est plus médiatisée aujourd’hui ; les opinions publiques se sont beaucoup plus mobilisées sur la crise au Darfour que sur la question du Soudan du Sud. Il n’y a pas assez de pression des opinions publiques pour que cette guerre terrible – 50 000 morts et plus de 2 millions de déplacés – laisse place à une réconciliation. Aussi, la résolution des Nations unies n’entrainera pas la paix sans un accord fort au sein du Conseil de sécurité et une forte pression commune des pays voisins de l’IGAD.
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