ANALYSES

Amérique latine : nouvelle frontière des ambitions turques

Tribune
13 mars 2015
Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a effectué une triple visite en Amérique latine au mois de février 2015. Après la Colombie, il a fait étape à Cuba, puis au Mexique. D’autres visites sont annoncées en cours d’année en Argentine, au Brésil et au Chili.

La Turquie bénéficie en Amérique latine d’une image paradoxale, fruit d’un héritage lointain. Plusieurs milliers de migrants arabes, dotés d’un passeport ottoman, ont débarqué il y a plus d’un siècle, du Mexique à l’Argentine, en passant par l’Amérique centrale et le Brésil. Tous du fait de leur document d’identité, ont été surnommés « Turcs ». Pendant très longtemps les connaissances mutuelles ont gardé ce caractère primaire et superficiel. Il y avait bien ici ou là en Argentine et en Uruguay quelques Turcs venant acheter laines et peaux (..) mais au-delà pas grand-chose, sinon dans ces mêmes pays une méfiance entretenue par la présence d’importantes communautés d’origine arménienne.

Turquie et Amérique latine ont longtemps vécu dos à dos, séparées par mer et océan. Seule une relation privilégiée et parfois difficile avec les Etats-Unis créait l’éventualité d’une expérience mise en partage. La levée des interdits de la guerre froide et une conjoncture économique favorable ont, au tournant du millénaire, renforcé les opportunités d’échanges mutuellement profitables. L’émergence parallèle de la Turquie et de la plupart des Latino-américains a suscité des curiosités et des intérêts croisés. L’accession au G20 a facilité les échanges avec l’Argentine, le Brésil et le Mexique. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) a permis d’autres synergies. Les premiers contacts bilatéraux, exploratoires, ont pris une coloration nettement plus affirmative en 2010. Turquie et Brésil ont en effet joint leurs efforts pour prendre date et place sur un dossier international majeur, le contentieux nucléaire iranien. L’initiative ignorée par les « cinq + un » a fait long feu. Elle n’en était pas moins révélatrice d’une nouvelle tectonique des plaques géopolitiques.

Le Brésil a tiré de cette initiative manquée une leçon, celle de consolider la marche du groupe BRICS. La Turquie a cherché d’autres associés en souveraineté affirmative. Elle a trouvé ses alliés dans un cercle d’ambition parallèle, les MIST (Mexique-Indonésie-Corée du Sud-Turquie) devenus en 2013 MICTA (Mexique-Indonésie-Corée du Sud-Turquie-Australie). Le Mexique, le «M » de MICTA, est alors devenu, en Amérique latine, son point d’ancrage. Et avec le Mexique, les partenaires mexicains de l’Alliance du Pacifique, Colombie, Chili et Pérou. L’économie, a bien sûr joué les démarreurs. L’aisance conjoncturelle des partenaires aura été le carburant initial. Il y avait, et il y a, pourtant un au-delà. Les uns comme les autres entendent tirer un parti diplomatique de circonstances qui leur sont favorables. Les nouvelles politiques extérieures, mexicaine comme turque, entendent mutualiser les recentrages diplomatiques, pour élargir un espace d’autonomie alternative en marge des Occidentaux et des Etats-Unis.

A l’image des grandes puissances émergentes, la Turquie a élaboré son plan en Amérique latine. Le premier en date, élaboré en 1998, s’appelait « Plan d’action pour l’Amérique latine ». Puis 2006 a été décrétée par la Turquie, « Année de l’Amérique latine et de la Caraïbe ». Ultérieurement, le sous-secrétariat au commerce extérieur a mis en place une « Stratégie du développement commercial de la Turquie en direction des Amériques ». Six pays ont été plus particulièrement ciblés : Argentine, Brésil, Chili, Cuba, Mexique et Venezuela. Les visites officielles ont confirmé l’ambition. Carlos Saul Menem, chef d’État argentin, s’est rendu à Ankara en 1992. Le président Süleyman Demirel a ouvert le bal côté turc en 1995 en visitant l’Argentine, le Brésil et le Chili. Le chilien Ricardo Lagos en 2004 a rendu la politesse et l’échange. Ses homologues, brésilien Lula da Silva, et costaricien Oscar Arias ont visité Ankara en 2009. Recep Tayyip Erdogan, comme Premier ministre, est allé au Brésil et au Chili en 2010. Puis en tant que président, en février 2015, dans trois autres pays : la Colombie, Cuba et le Mexique. L’Argentine est inscrite dans la fournée suivante, afin de rattraper le raté de 2010, dû à une pression intense de la communauté arménienne locale sur les autorités de Buenos Aires. Entre temps, la Brésilienne Dilma Rousseff, l’Argentine Cristina Kirchner et le Colombien Juan Manuel Santos, ont fait étape officielle en Turquie en 2011, le Chilien Sebastian Piñera en 2012 et le Mexicain Enrique Peña Nieto, en 2013.

L’arbre de ces rencontres a-t-il porté des fruits répondant à l’attente de ses nombreux jardiniers ? Sept ambassades turques ont été ouvertes. Un éventail d’accords a été signé. Ces traités sont économiques et culturels, commerciaux parfois, avec le Chili. Mais ils ont eu très vite une dimension plus ambitieuse. Des mécanismes de consultation permanente ont été mis en place avec l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Chili, le Costa-Rica, Cuba, le Mexique et le Pérou. La Turquie a adhéré comme membre observateur à l’Organisation des États américains (OEA), à la Communauté caribéenne (Caricom), à l’Alliance du Pacifique, au Marché commun du Sud (Mercosur) et au Système d’intégration centraméricain (SICA). Les parlements ont aidé à densifier la relation. Des groupes d’amitiés ont été mis en place de l’Argentine au Venezuela. Parties de rien ou quasiment, les relations commerciales ont fortement augmenté tout en restant relativement modestes. Une entreprise comme la société de fabrication de radars et de systèmes de communication par satellite Aselsan a négocié avec succès la vente de ses produits au Brésil et à l’Uruguay. Elle est en négociation avec les forces armées chiliennes, colombiennes et péruviennes. Mais ce succès reste encore ponctuel. Bien qu’ayant fait un bond de 800% en dix ans, les exportations turques en direction de l’Amérique latine représentaient en 2010 à peine 1% du total des échanges turcs. La connaissance mutuelle a, un peu, progressé. L’université d’Ankara a ouvert en 2009 un centre d’études latino-américain. Les feuilletons turcs de la chaine ITV-Inter Medya commencent depuis 2011 à pénétrer les petits écrans latino-américains.

L’Amérique latine est aussi et sans doute davantage une tribune permettant aux autorités turques d’exprimer une ambition souveraine plus vaste. Cette chaire sous continentale offre la possibilité de contre-feux à l’approche du centenaire du génocide arménien. Recip Tayyeb Erdogan a ainsi ouvert à Bogota, en février 2015, un symposium, intitulé « 1915, l’année la plus longue de l’empire ottoman ». Les messages visent à mettre en évidence la consistance de ponts culturels intercontinentaux, permettant de court-circuiter les conditionnalités européennes et états-uniennes. En novembre 2014, des leaders musulmans d’Amérique latine ont été invités à Istanbul. Le président Erdogan est venu délivrer à ses coreligionnaires d’outre atlantique un double message. La Turquie vous est d’autant plus proche que c’est un navigateur musulman, leur a-t-il dit, qui a bien avant Christophe Colomb, en 1178, découvert l’Amérique. L’autre message s’adressait à l’Occident qui « s’est levé en faveur de Kobane, mais ne se préoccupe pas d’Alep ». La Turquie a annoncé la construction de mosquées à Cuba, présentées comme différentes de celles que peut financer l’Arabie. Le président Erdogan a au cours de son périple de février 2015 critiqué les autorités de Washington. Au Mexique, préoccupé par la situation de ses migrants aux Etats-Unis, il a reproché au président Obama son silence après l’assassinat de trois musulmans en Caroline du Nord. À Mexico toujours, il a déposé une gerbe de fleurs au pied du monument dédié aux jeunes cadets morts en défendant la capitale du Mexique envahie par les Etats-Unis en 1848. À Cuba, il a regretté la perpétuation de l’embargo. Et dans ces différents pays il a montré du doigt l’absence de représentativité du Conseil de sécurité des Nations unies.
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