ANALYSES

Elections législatives en Tunisie : la réussite d’un nouveau modèle de démocratie ?

Interview
1 novembre 2014
Le point de vue de Khadija Mohsen-Finan

Sachant qu’aucun parti n’a obtenu la majorité des sièges au Parlement, quelle coalition gouvernementale pourrait émerger de ces élections ? Est-ce gouvernable dans ces conditions ?


Comme vous le dites, aucun parti n’a réussi à obtenir la majorité absolue au Parlement. De ce fait, des partis, qui ne sont pas naturellement appelés à gouverner ensemble car ne partageant pas le même projet de société, vont être amenés à collaborer et même parfois à s’allier. Les alliés naturels de Nidaa Tounès ayant été battus à plate-couture, Nidaa va devoir s’allier à d’autres formations pour former une coalition stable.
La première option, qui s’offre à Nidaa Tounès (85 sièges sur 217), est de s’allier avec les islamistes d’Ennahda (69 sièges). Les deux partis, étant arrivés en tête aux élections, seraient alors certains de disposer d’une assise solide au Parlement. Mais cette option pourrait ne pas être comprise par la base de Nidaa Tounès. Ce parti s’est en effet construit autour de son opposition aux islamistes d’Ennahda –c’est également sur ce point qu’il a fait campagne- et propose un projet de société très différent de celui de ces derniers.
Dans un autre cas de figure, Nidaa Tounès pourrait décider de s’allier à l’Union patriotique libre (UPL), la troisième formation politique de ces élections (16 sièges). Mais, d’une part, ce parti n’a pas défendu un programme précis lors de ces élections et d’autre part, alors que l’argent a abondamment irrigué la campagne électorale, son origine reste douteuse. Une alliance avec une telle formation pourrait alors entacher l’image de Nidaa Tounès, déjà ternie par le nombre important d’anciens cadres du régime de Ben Ali en son sein.
Quant à la quatrième formation issue de ces élections, le Front populaire, qui a obtenu 15 sièges, il s’agit d’un regroupement hétéroclite de différents partis et personnalités politiques. Un rapprochement avec Nidaa aurait être plus facile à imaginer si le leader du Front Populaire, Hamma Hammami n’avait pas, à plusieurs reprises, rejeté toute idée de rejoindre l’une au l’autre des deux formations majoritaires. En effet, le Front s’est posé comme une troisième voie, mettant l’accent sur les dangers de la bipolarisation de la vie politique tunisienne. En outre, leur programme économique diffère considérablement de celui de Nidaa Tounès, qui revendique un programme libéral, ce que n’est pas le cas du Front populaire.
Enfin, on retrouve en cinquième position (avec 8 sièges) Afek Tounes, un parti de technocrates qui a obtenu un certain succès auprès des jeunes. La réussite de cette formation s’explique par son choix de conserver un programme (libéral sur le plan économique notamment) constant et cohérent depuis sa création en 2011. Ses cadres pourraient, sans difficulté trouver un terrain d’entente avec Nidaa Tounès.
Mais la formation d’une coalition pose la question de l’identité des formations qui la composent. S’ils acceptaient de rejoindre une coalition autour de Nidaa Tounès, l’ensemble de ces partis chercherait évidemment à conserver une part de leur programme. Or les compromis et les tractations ne sont possibles que si un socle de valeurs communes (sur l’économie, sur le projet de société etc.) est partagé. La formation d’une coalition va donc s’avérer être une tâche difficile pour Nidaa Tounès. Cependant, si ce dernier décidait de s’allier avec certains de ces partis (aux dépends d’une alliance avec Ennahda), cela reviendrait à constituer un front anti-islamiste. Or le système politique et électoral tunisien, tel qu’il a été dessiné après la révolution –notamment le choix d’adopter la proportionnelle au plus fort reste comme mode de scrutin-, a vocation à obliger les formations à s’allier et à former des coalitions. Suite à leur défaite, les islamistes d’Ennahda ont tendu la main à Nidaa Tounès et cela serait vraisemblablement une erreur de ne pas la saisir. Le moment est historique de ce point de vue, mais dans le même temps, l’ensemble de ces formations ayant fait campagne contre Ennahda, un tel rapprochement post-électoral pourrait surprendre et diviser leurs bases électorales. Des compromis vont donc devoir être trouvés tant sur le programme politique que sociétal ou économique. Lors de la rédaction de la Constitution, ces partis avaient déjà réussi à s’entendre. C’est donc un vrai exercice d’équilibrisme politique qui va se jouer. Seule la personnalité de Béji Caid Essebsi paraît aujourd’hui capable de fédérer les différents partis tunisiens autour de sa personne. Si un tel rassemblement devait s’organiser, cela sonnerait paradoxalement comme un retour à une période que les Tunisiens pensaient révolue avec un parti assez puissant, constitué autour d’une personnalité forte, d’autant plus que BCE a exercé des responsabilités au sein des régimes précédents.


Dans l’optique des prochaines élections présidentielles, Béji Caid Essebsi, le candidat de Nidaa Tounès, a-t-il de réels rivaux ? En cas de victoire de ce dernier, la possible monopolisation de l’ensemble des institutions par un unique parti ne présente-t-elle pas un risque pour la jeune démocratie tunisienne ?


Une monopolisation du pouvoir par Nidaa Tounès présente certainement un risque pour la démocratie tunisienne. Depuis 2011, c’est en effet l’idée de la partition du pouvoir, qui s’est imposée en Tunisie. La Tunisie va aujourd’hui devoir s’attaquer à des chantiers difficiles, qui nécessitent des réformes impopulaires au moment où les caisses de l’Etat sont vides. Une majorité stable et cohérente s’avère nécessaire et que les membres de la future coalition au pouvoir s’accordent sur ces dossiers sera indispensable. Il va falloir trouver un équilibre entre la représentativité de la société tunisienne et une gouvernance efficace et effective–. Il ne faut pas oublier que la révolution de 2011 a été faite contre l’hégémonie du pouvoir.


Peut-on aujourd’hui dire que la Tunisie a réussi sa transition démocratique ? L’émergence d’un modèle de « démocratie arabe » ne peut-elle pas poser problème aux autres Etats de la région ?


Ce qui est certain, c’est que, jusqu’à présent, la Tunisie n’a pas échoué dans sa transition démocratique. Il est certes beaucoup trop tôt pour parler de succès mais le fait de ne pas avoir échoué est indéniablement un premier pas positif. Certaines caractéristiques de la société tunisienne expliquent la réussite actuelle. Une classe moyenne importante, une population éduquée, une armée qui n’a pas manifesté d’appétit pour le pouvoir, des femmes dotées de droits importants en comparaison aux autres pays de la région. Sur le plan géopolitique, la Tunisie est située loin d’Israël et ne produit pas de pétrole.
De même que les sociétés arabes se sont reconnues dans le soulèvement de 2011, elles pourraient être tentées par des élections, qui se déroulent dans le calme et la discipline et qui consacrent l’échec des islamistes par les urnes. C’est certainement un pas vers la démocratie et qui épargne au pays des scènes de violence.
C’est une expérience qui est aujourd’hui heureuse, même si je me garderais bien de parler de modèle. Mais cette expérience contredit l’argument selon lequel les Arabes seraient réfractaires à la démocratie, qu’ils auraient besoin de leader politique pour les encadrer et que la coexistence pacifique entre islamistes et non-islamistes serait un leurre.

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