Java n’est pas la plus grande des îles de l’archipel indonésien, mais elle en est le coeur et le moteur. Avec seulement 6% du territoire national, mais plus de la moitié de la population, elle occupe une place centrale dans le système politique, économique et culturel indonésien. Les quelque 140 millions d’habitants de Java (sur 240 millions d’Indonésiens) ne sont pas tous javanais, car ils coexistent avec les Soundanais à l’ouest de l’île et les Madourais à l’est. Dans les grandes cités de Java, dont Jakarta, la capitale nationale, ils côtoient aussi les Indonésiens venus des îles extérieures.
Les Javanais et le renouveau islamique
Les Javanais au sens strict constituent le premier groupe ethnique de l’archipel, soit près de cent millions de membres, dont l’importance n’est pas seulement numérique, mais surtout sociétale en tant que modèle culturel dominant. La masse des Javanais marque fortement l’Indonésie moderne de son empreinte et confère sa spécificité à l’islam indonésien. Héritiers des royaumes les plus anciens de l’archipel, et porteurs d’une culture présentée comme la plus sophistiquée, les Javanais revendiquent une identité subtile et prégnante, qui transcende les apports de l’hindouisme, du bouddhisme et de l’islam ainsi que le moment colonial néerlandais. Ils ont intégré ces différents emprunts à leurs traditions antérieures et maintenu une différence idiosyncratique. C’est le résultat de cette synthèse que l’on appelle le javanisme.
Dans la dernière période, la vague du renouveau islamique qui a déferlé sur le premier pays musulman du monde a paru bousculer les spécificités et la résilience du javanisme. En effet, depuis les années 1980, un mouvement de réislamisation a parcouru l’ensemble de la société indonésienne, dans les îles extérieures comme à Java. Ceux, parmi les Javanais, qui étaient restés javanisants (abangan), c’est-à-dire des musulmans syncrétiques assez peu respectueux des dogmes et normes de l’islam originel, ont paru se rallier à la nouvelle orthodoxie des musulmans pieux (santri). Cette division classique parmi les Javanais entre musulmans syncrétiques (abangan) et musulmans dévots (santri) a paru s’effacer au profit des seconds, sous l’effet du renouveau de la foi, de l’essor des mosquées et de l’enseignement religieux. Le recul du javanisme a été le plus visible dans les années qui ont immédiatement suivi la chute du général Soeharto (1998).
La question de l’islam politique
Dans un contexte de profonde crise économique et financière, deux présidents musulmans (B.J. Habibie et Abdurrahman Wahid) ont symbolisé les avancées provisoires de l’islam politique. Les activistes musulmans ont cru que le moment était arrivé d’islamiser la république d’Indonésie et d’instaurer la loi islamique (sharia) dans le pays. Cet espoir a été déçu pour au moins deux raisons : d’une part, les deux premiers présidents de la période des « réformes » (reformasi) ont largement travaillé à implanter dans le pays les institutions et les pratiques de la démocratie ; et d’autre part, l’opinion publique a été rebutée par les excès des islamistes, javanais ou non. Le terrorisme certes, mais aussi les tentatives d’instaurer la sharia dans certaines provinces après l’échec des amendements visant à islamiser la constitution, le rigorisme des oulémas conservateurs, les violences des milices musulmanes, ont confirmé, par réaction, la préférence des Indonésiens pour un islam modéré.
A Java, le courant abangan, certes inorganisé politiquement, a fait sentir son influence dans les différentes élections démocratiques qui se sont tenues depuis 1998. Alors que les observateurs prédisaient la fin des abangan et donc du javanisme au profit d’un raz-de-marée musulman, on a constaté un recul progressif de l’islam politique, tombé à 25% des voix aux législatives de 2009 (contre 39% des voix en 1999 et 35% en 2004). Il faut préciser que l’islam politique est constitué pour moitié de partis musulmans très modérés, opposés aux islamistes. On peut donc voir dans cet échec de l’islam politique le signe d’un maintien du socle javaniste, porteur d’un islam indonésianisé, modéré et pluraliste.
Une primauté incontournable du javanisme ?
Si la sensibilité javaniste n’a pas d’expression politique explicite et n’est pas structurée en tant que telle, elle se fait sentir comme élément de modération dans le système politico-religieux de l’Indonésie. Un aspect de cette persistance du fait culturel
abangan réside dans le renouveau récent de l’idéologie pancasila
[1]. Ces cinq principes de l’Etat énoncés par Soekarno en 1945 avaient été utilisés par Soeharto pour asseoir son pouvoir personnel, ce qui avait entraîné une certaine désaffection à leur égard à partir de 1998. L’arrivée au pouvoir de Megawati Soekarnoputri en 2001 a marqué une restauration des cinq principes et un retour à la vision javanaise de l’Etat protecteur et unificateur du pays.
L’élection en 2004 de Susilo Bambang Yudhoyono (SBY), autre général javanais, a signalé la persistance du javanisme à la tête de l’Etat. Certes, le président Yudhoyono se dit bon musulman, mais sa culture est profondément javanaise et son style de gouvernement, extrêmement conciliant, peut être qualifié de syncrétique : il cherche en permanence à rallier les opposants, à concilier les contraires et à intégrer jusqu’aux islamistes dans son gouvernement. Favorisé par la bonne conjoncture économique (+4,5% de croissance en 2009), il laisse faire les tentatives illicites visant localement à instituer la sharia, en pariant qu’elles prouveront leur inanité. D’ores et déjà, l’opinion musulmane est lassée du harcèlement moral exercé par les islamistes dans certains districts où les femmes ont l’obligation de porter le voile et les fonctionnaires de connaître certains versets du coran. Les chrétiens, les Balinais et autres non musulmans forment un front informel anti sharia. Surtout, le président SBY a décrété (le 1er juin 2006) que le pancasila était « final » et que l’Etat indonésien ne saurait être islamique.
Plus significative encore est la réinterprétation du pancasila comme idéologie pluraliste et démocratique. Alors que les cinq principes avaient servi l’autoritarisme des deux premiers présidents de l’Indonésie, depuis les années 2000 ils sont perçus comme garants de la diversité indonésienne et porteurs du pluralisme démocratique nécessaire au maintien de la nation et de l’Etat. Alors que la diversité ethnique et religieuse était contenue par la force sous le président Soeharto (1966-98), le respect absolu de la pluralité constitutive de l’archipel est devenue le nouveau message du pancasila démocratisé. Les cinq principes de l’Etat ont retrouvé leur caractère initial d’idéologie unitaire et séculière, mais selon un compromis démocratique— et syncrétique, de type javanais. L’idéal républicain de 1945 mis au goût du jour entend effectivement faire place à tous les groupes ethniques de l’archipel, des Papous aux Chinois en passant par les Javanais, et à toutes les confessions religieuses, dont l’islam — mais un islam rénové, localisé, selon le modèle javanais, qui se veut éclectique et harmonieux.