ANALYSES

Retrait des forces armées françaises au Burkina Faso : quelles conséquences sur la stratégie française au Sahel ?

Interview
3 février 2023
Le point de vue de Jean-Marc Gravellini


Mercredi 25 janvier, la France a annoncé qu’elle retirerait ses troupes du Burkina Faso. À l’instar du Mali, la junte au pouvoir à Ouagadougou dénonce la présence française sur son territoire. Quelle est actuellement la situation politique et sécuritaire du Burkina Faso ? En quoi a-t-elle eu un impact sur le départ des forces armées françaises ? Quelles seront les conséquences de ce départ sur la stratégie française au Sahel ? Ce retrait n’est-il pas symptomatique d’une perte d’influence plus large de la France en Afrique ? Pourrait-on s’attendre à d’autres départs ? Le point avec Jean-Marc Gravellini, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste des enjeux de sécurité et de développement au Sahel.

Quelle est actuellement la situation politique et sécuritaire du Burkina Faso ? En quoi a-t-elle eu un impact sur le départ des forces armées françaises ?

On constate objectivement que la situation politique et sécuritaire est aujourd’hui extrêmement mauvaise au Burkina Faso. Depuis plusieurs années déjà, elle s’est très fortement dégradée avec une succession de coups d’État. Le gouvernement actuel est issu d’un coup d’État et c’est la deuxième fois que cela se produit. Avant cela, le pays connaissait une situation de blocage avec une forte contestation intérieure, des mouvements de grèves à répétition et une absence de prise de décision. Depuis le renversement de Blaise Compaoré en 2014, la situation politique est extrêmement compliquée, avec une difficulté pour le pouvoir de faire des avancées sur tous les sujets politiques et économiques. Évidemment, la situation ne s’améliore pas avec les coups d’État successifs et les régimes de transition.

Tout cela est étroitement lié à la question sécuritaire : 40 % du territoire burkinabè est contrôlé par des forces terroristes, djihadistes en l’occurrence, et il y a environ 2 millions de réfugiés intérieurs au Burkina Faso. L’État subit des attaques régulières avec une concentration de plus en plus importante de forces terroristes dans des régions entières, qui plus est à proximité aussi des centres urbains comme Ouagadougou et récemment Bobo-Dioulasso. Depuis que le Mali a basculé dans un affrontement entre le pouvoir et les mouvements terroristes et que ces derniers ont trouvé refuge en partie dans la zone des trois frontières, côté burkinabè et nigérien, le processus de déstabilisation au plan sécuritaire était effectivement engagé. On assiste donc à un phénomène de détérioration de la situation politique et militaire qui s’est accélérée ces derniers temps, mais qui est déjà relativement ancienne.

En ce qui concerne le départ des forces françaises, l’exemple du Mali peut avoir contaminé le Burkina Faso. On assiste également dans toute cette région à un phénomène – exacerbé par la crise sécuritaire et politique – de rejet de la présence occidentale sur le plan militaire, notamment française. Ce sentiment est très présent dans la rue, sur les réseaux sociaux et également chez les intellectuels. Depuis quelques années, on assiste à l’émergence d’un mouvement panafricaniste, qui existait de manière très forte dans les années 50 et 60. Ce concept prône une prise en main par les Africains de leur destin et, in fine, le rejet des puissances étrangères présentes en Afrique.

À cela s’ajoute le fait que, face au chaos sécuritaire dans lequel est plongé le Sahel, certaines parties prenantes s’interrogent quant à l’efficacité des dispositifs onusiens comme la Minusma au Mali et bilatéraux à travers Barkhane et la task force Sabre.

Il y a donc plusieurs facteurs d’explication qui s’entremêlent : la contagion malienne, un mouvement anti-occidental et anti-français, la difficulté à remporter des victoires définitives sur les mouvements djihadistes, la lutte farouche entre les mouvements islamistes qui se traduit par des alliances qui se font et se défont en sous-main. Tout cela est attisé par des forces tierces issues de régimes autoritaires, notamment russes, qui ont choisi de faire de l’Afrique – aujourd’hui du Mali, de la Centrafrique et peut-être demain du Burkina, un point de tension avec les démocraties occidentales et de contestation de leur zone d’influence. Un de leurs points d’entrée pour accroître leur influence en Afrique et tenter de s’approprier à terme des richesses est justement de malmener aujourd’hui la présence occidentale et française.

Quelles seront les conséquences de ce départ sur la stratégie française au Sahel ?

Pour le printemps prochain, la présidence française a annoncé une redéfinition du dispositif au Sahel. Il est donc difficile d’anticiper l’impact de ce départ sur la stratégie française. On peut cependant d’ores et déjà considérer qu’il y a un pays solide sur le plan politique et militaire, c’est le Niger. En ce qui concerne le pouvoir en place à Niamey, il se place à la fois dans une lutte ferme contre les mouvements terroristes et dans une logique de coopération avec l’Occident dont la France. Le Tchad est également dans cette logique. Ce sont aujourd’hui des points d’appui importants pour l’armée française puisque le gouvernement nigérien notamment assume complètement ce choix. Comme on l’a vu à l’occasion des attentats à Paris de 2015, la population nigérienne n’est pas forcément favorable à un alignement sur l’Occident. C’est donc assez courageux, d’autant plus que ce choix lui vaut des difficultés relationnelles avec le gouvernement malien. Il y a également la Mauritanie qui a très largement contenu et réduit les mouvements terroristes sur son territoire et qui est donc exemplaire de ce point de vue puisqu’elle a clairement réussi là où certains pays ont échoué.

Le dispositif français s’appuiera donc évidemment sur ces pays qui restent pour le moment des alliés solides. De plus, les pays côtiers – Côte d’Ivoire, Bénin, Togo, Ghana et Sénégal – regardent avec beaucoup d’attention l’évolution de la situation au Mali et au Burkina et, redoutant un effet de contagion, veillent à leurs frontières. Dans ce cadre, ils sollicitent la coopération de pays occidentaux et de la France en particulier pour se préparer à toutes les éventualités. L’essentiel étant de préserver les voisins de la contagion, la stratégie française pourrait peut-être s’apparenter à la création d’un cordon sécuritaire autour du Mali et peut-être du Burkina demain, à partir du Niger, du Tchad et de la Mauritanie si on reste sur le G5 Sahel, et plus largement des pays côtiers. Il permettrait de contenir la progression djihadiste, la déstabilisation et d’essayer de regagner du terrain, notamment au nord du Niger et autour du Lac Tchad.

Ce retrait n’est-il pas symptomatique d’une perte d’influence plus large de la France en Afrique ? Pourrait-on s’attendre à d’autres départs ?

Il y a clairement de la part de la rue, des intellectuels et de certains hommes politiques une forme de rejet de l’Occident et de ce qu’il représente en Afrique. Dans cette partie du continent africain, ce rejet se focalise sur la France. À travers la renaissance de ce mouvement panafricaniste, il y a une volonté exacerbée chez certains de prendre en main leur destin dans un contexte d’affrontement entre l’Occident démocratique et libéral et des blocs de pays, Russie en tête, qui sont des non-démocraties ou des régimes autoritaires, voire dictatoriaux. En ce qui concerne la Russie, on le voit évidemment à grande échelle en Ukraine, mais il est clair que, comme à la période de la guerre froide, cet affrontement va se déporter à travers des proxys, notamment en Afrique. Cela est évidemment entretenu par toute la propagande sur les réseaux sociaux, organisée ou tout simplement liée à la multiplication des échanges et des polémiques sur ces médias.

Tout cela ne crée pas un environnement favorable à la présence française en Afrique. Un phénomène de contagion est à craindre à partir du moment où les facteurs précédemment cités sont réunis : rejet de la part de la population, déstabilisation du fait du terrorisme et donc doutes parmi les populations et volonté de confrontation entre le bloc occidental et les puissances non démocratiques qui cherchent à exercer leur influence en Afrique.

Cependant, deux phénomènes vont à l’encontre de ce risque de déstabilisation généralisée. Il y a une relative bonne santé économique dans un certain nombre de pays voisins. Même si nous sommes dans une période de crise avec de l’inflation, les économies du Ghana, du Togo, du Bénin, de la Côte d’Ivoire et du Sénégal marchent relativement bien. Le terrorisme se développe très facilement dans des régions de grande pauvreté avec des populations, notamment jeunes, désœuvrées et sans espoir pour l’avenir. Le terreau qu’est la pauvreté absolue existant nettement moins dans ces pays, la contagion djihadiste présente probablement moins de risques de développement à grande échelle.

L’autre phénomène est la volonté des dirigeants. On le voit aujourd’hui avec la Mauritanie, le Niger et le Tchad, le fait que des dirigeants soient clairs et fermes dans leurs convictions et dans leurs alliances, est un rempart contre la déstabilisation généralisée, même si celui-ci reste fragile au regard de la tentation de la prise de pouvoir par la force. La responsabilité des dirigeants pour aller dans le sens d’une sortie de crise, non pas seulement par des déclarations d’intention, mais avec des actes courageux, est un élément déterminant. Dans le cadre du G5 Sahel, il était assez stupéfiant de voir les difficultés qu’ont rencontrées certains dirigeants, notamment à l’époque des gouvernements civils maliens, pour faire des choix clairs dans les domaines sécuritaire, économique ou politique et les assumer, contrairement à ce l’on constatait dans le même temps en Mauritanie par exemple.

 
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