ANALYSES

Italie : que doit-on retenir des élections ?

Tribune
28 septembre 2022
par Fabien Gibault, enseignant à l’Université de Bologne


La coalition de droite sort vainqueur de cette campagne électorale éclair. Giorgia Meloni, la leader des Frères d’Italie, devrait logiquement présider le prochain gouvernement. Retour sur ces élections et projections sur les répercussions internationales de cette victoire historique qui voit pour la première fois une femme devenir cheffe du gouvernement italien. L’analyse de Fabien Gibault, enseignant à l’Université de Bologne, spécialiste de l’Italie.

Une campagne idéale pour Giorgia Meloni

Le 21 juillet dernier, Mario Draghi présentait sa démission au Président de la République et, seulement deux mois plus tard, les Italiens étaient appelés à voter. Un temps très limité pour les candidats, surtout que le mois d’août n’est pas propice aux débats. C’est donc sur l’unique mois de septembre que s’est déroulée cette campagne électorale. L’élaboration des programmes et de la stratégie se sont fait sans une profonde réflexion, ce scrutin législatif s’est joué plus sur la forme que sur le fond. Un format qui fonctionne en Italie, pays connu aussi pour son voto di pancia, le vote venant des tripes, basé sur l’émotion et le vote compulsif, instinctif. Un schéma qui favorise les personnalités politiques au charisme fort, comme Giorgia Meloni, et qui dessert les candidats comme Enrico Letta, réputé pour son flegme et son calme.

Les résultats

La victoire de la droite est sans appel avec 45% des suffrages. Un résultat important, mais qui n’est pas le raz-de-marée annoncé, qui lui aurait donné une majorité confortable. Le succès de Giorgia Meloni peut s’expliquer par plusieurs facteurs, dont l’un des principaux est la cohérence du parti. Les Frères d’Italie n’ont jamais participé à des alliances avec des courants différents du leur, ce qui donne une image de continuité aux électeurs. Ils n’ont pas « trahi » leur électorat, comme a souvent été accusé le Mouvement 5 Étoiles et son ancien leader Luigi di Maio. Ce dernier, qui a fait cavalier seul, finit à moins d’1% des voix lors de ces élections. La ligne directrice stable de Giorgia Meloni a fait grandir petit à petit la crédibilité de son parti, toujours à l’opposition, alors que les autres formations politiques changeaient leurs alliances très, voire trop régulièrement. Le meilleur exemple de cette campagne instable est l’accord électoral entre le Parti Démocrate (PD) d’Enrico Letta et Azione de Carlo Calenda. Une alliance qui a duré… une semaine. Dans un panorama politique friable, Giorgia Meloni a su représenter la continuité, qui a convaincu.

Mais si Fratelli d’Italia est le premier parti du pays avec 26% du scrutin, c’est aussi grâce à la migration de l’électorat de la Ligue vers la leader des Frères d’Italie. La Lega de Matteo Salvini finit à moins de 9%, une grande déception pour l’ancien ministre de l’Intérieur qui visait un résultat supérieur à 20%. Cette contre-performance s’explique de plusieurs manières. La première est la polarisation de l’électorat autour de Giorgia Meloni, devenue au fil des mois la personne forte de la droite. Un autre facteur est la communication douteuse de Matteo Salvini lors des dernières semaines : des directs sur les réseaux sociaux peu constructifs et des slogans qui s’essoufflent. L’ancien meneur de la droite souverainiste semble être à court d’idées et à bout de souffle.

Le poste de Président du Conseil semble dans tous les cas prédit à Madame Meloni, qui sera en charge de former un gouvernement, avec l’accord du Président de la République, Sergio Mattarella. Cet acte n’est pas un simple protocole : il est possible que certains noms soit retoqués par le Président, comme ce fut le cas lors de la formation du gouvernement jaune-vert (Ligue et Mouvement 5 Etoiles). Sergio Mattarella avait mis son veto sur le nom de Paolo Savona, jugé trop anti-européen. Une jurisprudence qui fera peut-être réfléchir Giorgia Meloni en ce qui concerne l’équipe de ministres qu’elle souhaitera soumettre.

Le Mouvement 5 Étoiles était donné pour mort lors des derniers mois, et son absorption par le Parti Démocrate semblait inéluctable. C’est Giuseppe Conte, l’actuel président du Mouvement, qui a provoqué la crise gouvernementale et ces élections. C’est un pari gagnant pour lui : le Movimento 5 Stelle finit avec 15,5% des votes, bien plus que prévus. Un résultat obtenu en grande partie dans le sud de l’Italie, principale bénéficiaire la réforme phare du mouvement, à savoir le revenu de citoyenneté, et qui devrait être aboli par Giorgia Meloni. Les résultats auraient pu être même un peu plus élevés pour Giuseppe Conte si les conditions climatiques n’avaient pas contraint certains Italiens méridionaux (notamment dans la région de Naples) à ne pas pouvoir sortir. Dans tous les cas, monsieur Conte peut être satisfait de sa campagne et de ce résultat.

Le Parti Démocrate quant à lui obtient moins de 20%, le résultat logique d’une campagne peu dynamique, basée principalement sur une opposition passive à la droite, sans jamais vraiment avoir un rôle de protagoniste. Enrico Letta est conscient de cet échec et a déjà annoncé sa démission du poste de secrétaire du parti. Le PD doit donc à présent se reconstruire et renouer le dialogue avec les autres partis de gauche et du centre. Pour le Mouvement 5 Étoiles, une alliance est encore possible, tout dépendra du nouveau chef de la gauche. Le « troisième pôle », plus centriste, de Carlo Calenda (et Matteo Renzi) obtient 7,7% des voix, un peu plus que les prévisions, et surtout assez pour faire perdre la gauche dans de nombreuses circonscriptions. En résumé, la division du centre gauche et la cohésion du centre droit ont fait la différence.

Les défis géopolitiques pour Giorgia Meloni

Giorgia Meloni doit à présent trouver un accord clair avec ses alliés de campagne, notamment en ce qui concerne le programme à appliquer et les prises de position sur les différents dossiers internationaux. Forza Italia de Silvio Berlusconi a obtenu un résultat légèrement supérieur aux attentes, et aura son mot à dire. Pour Matteo Salvini, les négociations seront très certainement limitées, car les 9% de la Lega pèsent bien moins que prévu. Silvio Berlusconi a déjà attaqué Matteo Salvini, ce qui pourrait être un signe de rapprochement entre Berlusconi et Giorgia Meloni. Il est vrai que pour la leader des Frères d’Italie, la présence de l’ancien Président du Conseil pourrait avoir l’avantage d’apporter une image modérée au gouvernement, et donc de rassurer certains partenaires européens.

Car le vrai défi de Giorgia Meloni est en Europe. Après des années de critiques des politiques de la France et de l’Allemagne, et avoir accusé les élus de Bruxelles d’être « des usuriers [exploitant l’Italie] », on ne peut pas dire que le rapport parte de la meilleure des façons, alors que l’Union Européenne a alloué plus de 191 milliards d’euros à l’Italie dans le cadre du plan de relance économique.

L’arrivée de Giorgia Meloni en Europe a de quoi ravir certains dirigeants européens qui y voient l’opportunité de pouvoir peser sur les politiques de Bruxelles. C’est le cas de Viktor Orbán, qui s’est empressé de féliciter madame Meloni pour ses résultats électoraux. La leader des Frères d’Italie tiendra-t-elle une ligne dure et souverainiste en Europe ? Difficile à dire, car Giorgia Meloni devra faire les comptes avec la réalité des marchés : l’Allemagne et la France sont les deux premiers partenaires commerciaux de l’Italie. Faire une guerre à l’Union européenne, pour un pays qui a une dette publique à plus de 130%, semble irrationnel, et un compromis semble obligatoire. Cette situation pourrait décevoir une partie de l’électorat des Fratelli, qui perçoivent ce parti comme le vrai défenseur de l’Italie, aussi bien sur le plan culturel qu’international.

La position des Frères Italie est claire en ce qui concerne la situation ukrainienne : il faut être du côté du pays agressé et contre Vladimir Poutine. Les alliés de Giorgia Meloni n’ont pas un avis aussi tranché sur la question, bien que Matteo Salvini ait déclaré avoir changé d’idée sur Président russe. Silvio Berlusconi quant à lui entretient une certaine ambiguïté. Le choix du ministre des Affaires étrangères sera donc stratégique afin de donner un signal net.

La première grande puissance à avoir salué la victoire de la coalition de droite est la Chine, qui espère un rapport positif et pragmatique et un respect réciproque, tout en invitant le nouveau gouvernement italien à ne pas donner de signaux erronés en ce qui concerne Taiwan. Une note positive pour Giorgia Meloni, qui a reçu officiellement ce message du géant asiatique, mais qui la renvoie à l’une de ses positions politiques. Elle avait déclaré « inacceptable » l’attitude de la Chine envers l’île de Taiwan.

Élisabeth Borne a déclaré que la France sera attentive au respect des droits humains et du droit à l’avortement en Italie. Un message largement critiqué par les supporters des Fratelli Italia, accusant la France d’ingérence dans la politique italienne. Le premier contact entre les deux gouvernements est donc dans la lignée des tensions précédentes entre Giorgia Meloni et Emmanuel Macron.

Curiosité et peur : le futur gouvernement sera passé au crible

L’unique certitude est que tous les observateurs mondiaux scrutent l’Italie, attendant de voir si Giorgia Meloni ira au bout de son projet, aussi bien en politique intérieure qu’étrangère. Un programme qui devra forcément se confronter à des compromis, reste à savoir si les variations dans la ligne politique convaincront des électeurs exigeants et portant de grands espoirs. La solidité de la coalition de droite pourrait dans ce cas être mise à rude épreuve si l’opinion publique changeait durant le quinquennat. En théorie, cette alliance de droite a tout pour gouverner pendant les cinq prochaines années, mais dans le pays aux 15 gouvernements en 15 ans, rien n’est sûr.
Sur la même thématique
(Re)penser la relation franco-allemande