ANALYSES

L’Amérique post-Amérique

Correspondances new-yorkaises
1 septembre 2021


Traits marqués, le débit lent, Joe Biden commence à lire son prompteur devant un parterre composé des journalistes accrédités à la Maison-Blanche.

Le vieil homme qui, il y a quelques mois, confondait devant les caméras sa petite fille avec son fils Beau, disparu depuis plusieurs années, semble, en ce 26 août au soir, plus perdu, plus fébrile que jamais.

« Nous vous pourchasserons et nous vous ferons payer », dit-il. Une sémantique vengeresse en contradiction avec son langage corporel, mais surtout avec la séquence du moment, si humiliante pour l’Amérique. Dans son allocution, le 46e président des États-Unis tente de s’abriter à plusieurs reprises derrière l’avis des responsables militaires pour justifier l’abandon définitif de l’aéroport de Bagrâm, qui aurait pu servir de hub alternatif à Kaboul, ou pour expliquer le refus de renforts, au-delà des 6 000 soldats déployés pour l’évacuation. En cette triste soirée d’été, il s’accroche à sa décision de vouloir respecter la date du 31 août pour conclure le retrait américain. En vérité, il veut mettre derrière lui cette débâcle au plus vite, sans doute la plus médiatisée -donc la pire- de l’histoire de son pays.

« Nous vous pourchasserons et nous vous ferons payer » …

Oui, bien sûr, dès les jours suivants des drones américains tueront certains des commanditaires des doubles attentats qui ont eu lieu en ce 26 août à proximité de l’aéroport de Kaboul et qui ont couté la vie à 13 militaires américains, deux soldats britanniques et à des dizaines de civils afghans. Oui, bien sûr… mais la parole présidentielle ne porte plus.

Ce « nous vous pourchasserons et nous vous ferons payer » qui devait résonner dans le cœur des Américains comme le discours de George W. Bush au soir du 11 septembre 2001, tombe dans le vide.

Une certaine foi en l’Amérique est morte en ce mois d’août à Kaboul.

Biden n’est évidemment pas responsable du désastre afghan dans son ensemble, mais cette débâcle sans précédent pour la puissance américaine est son œuvre et porte sa signature. Anthony Blinken, secrétaire d’État, et Jack Sullivan, conseiller à la sécurité nationale, ont eux aussi leur part de responsabilités dans la catastrophe actuelle ; et elle n’est pas négligeable. Mais c’est bien Joe Biden qui a voulu ce retrait précipité d’Afghanistan. Retrait précipité qui n’était pas nécessaire et qui a conduit à la victoire éclair des Talibans.

Tétanisés devant leurs écrans, les Américains ont vécu les événements des dernières semaines comme une insulte, un outrage fait au drapeau à la veille des cérémonies du vingtième anniversaire des attentats du 11 septembre. « Tout ça pour ça … », entend-on un peu partout.

L’Amérique, traumatisée par l’assaut contre le Capitole en janvier dernier, n’en revient pas de voir aujourd’hui sa puissance militaire, puissance qu’on lui disait sans pareille dans l’histoire humaine, mise en échec par « des paysans munis de kalachnikovs et roulants sur des mobylettes ».

Il ne s’agit peut-être pas ici de la chute de Constantinople, mais l’onde de choc de la chute de Kaboul va continuer à s’étendre pendant encore longtemps dans la société américaine et dans le monde. Et ceux qui disent que les États-Unis s’en remettront, comme ils se sont remis de la chute de Saigon en 1975, se trompent. Non seulement parce que la prise de la ville de Saïgon par l’armée populaire vietnamienne a eu lieu deux ans après le retrait américain du Viêt Nam, épargnant ainsi au public des scènes de débâcles comparables à celles d’aujourd’hui et donc un traumatisme insurmontable, mais aussi et surtout parce que le contexte général est fort différent.

Les Américains ont cru voir leur démocratie vaciller en début d’année : la croyant éternelle ils l’ont comprise fragile. Ils croyaient leur pays débarrassé de ces vieux démons que sont le racisme et le ségrégationnisme : les émeutes de l’année dernière et le climat de semi-guerre civile qui a suivi la mort de George Floyd et vu les grandes villes se barricader derrière des panneaux de bois leur ont donné tort.

Jamais dans l’histoire récente les États-Unis n’ont connu de telles divisions, qu’elles soient culturelles, ethniques, religieuses ou politiques. De telles volontés de séparatisme dans certains territoires, voire de sécession dans différents États…

Sans parler de la pandémie de COVID-19 qui n’en finit pas de faire des ravages -jusqu’à 200 000 nouveaux cas quotidiens au cours des dernières semaines et plus de 1200 morts par jour-, ni des répercussions économiques et sociales de celle-ci qui ne font qu’accélérer la paupérisation d’une partie de la population et la tiers-mondisation du pays.

Bien sûr, Joe Biden a pris des mesures importantes depuis son arrivée à la Maison-Blanche afin de tenter de sauver l’économie et de rénover les infrastructures. Elles ont été plus que bienvenues, mais n’ont été que de circonstance, exceptionnelles. Rien n’a été entrepris pour vraiment changer les choses. Prendre le mal à la racine.

Alors non, les États-Unis, plongés dans un climat de déliquescence générale, ne se remettront pas des images de la chute de Kaboul. Le pays de l’Oncle Sam restera bien évidemment, pendant encore longtemps, la première puissance mondiale. La machine hollywoodienne de son côté continuera pendant encore de nombreuses années à exporter les phantasmes recyclés du rêve américain, mais celui-ci, déjà moribond depuis un bon bout de temps, a bien disparu corps et âme dans les émeutes du Capitole de janvier dernier, et ce qu’il en restait a été emporté par la tempête afghane.

Le mot Amérique signifiait autrefois bien plus que le nom d’un pays. Il reflétait un idéal. Il était synonyme de liberté et d’émancipation. Il était porteur d’espoir pour les peuples opprimés.

Lorsque Joe Biden, pourtant président démocrate et donc héritier de la tradition wilsonienne, déclare, après avoir abandonné une population en péril, que son pays n’a plus vocation à verser le sang de ses enfants pour les droits de l’Homme et la démocratie, il faut se rendre à l’évidence : la partie est finie et nous sommes entrés dans l’ère de l’Amérique post-Amérique.

 

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Essayiste et chercheur associé à l’IRIS, Romuald Sciora vit aux États-Unis. Auteur de plusieurs ouvrages sur les Nations unies, il a récemment publié avec Anne-Cécile Robert du Monde diplomatique « Qui veut la mort de l’ONU ? » (Eyrolles, nov. 2018). Son dernier essai, « Pauvre John ! L’Amérique du Covid-19 vue par un insider » est paru en Ebook chez Max Milo en 2020.
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