ANALYSES

La compétition Chine/États-Unis : jusqu’où et à quel prix ?

Interview
12 mai 2021
Le point de vue de Barthélémy Courmont


Les tensions géopolitiques demeurent vives entre Washington et Pékin malgré le changement d’administration américaine. Et la pandémie de coronavirus n’a fait que renforcer la méfiance entre les deux puissances. Mais à quel prix ? Quel est leur jeu et leur stratégie notamment au niveau de la zone Asie-Pacifique ? Le point avec Barthélémy Courmont, directeur de recherche à l’IRIS.

En 2021, les tensions sont toujours très fortes entre Washington et Pékin. Dans quel type de rapport de force se trouvent-elles actuellement ?

La compétition entre la Chine et les États-Unis n’est pas récente, elle s’impose même comme une constante depuis la fin de la Guerre froide. Mais s’il s’agit d’une constante dans son ensemble, on relève des évolutions très importantes dans la forme. Côté chinois, les leaderships de Jiang Zemin ou de Hu Jintao sont très différents de celui de Xi Jinping, d’abord parce que la Chine a considérablement évolué – et est montée en puissance – en trois décennies, ensuite parce que le président chinois actuel symbolise l’attitude plus décomplexée de Pékin sur la scène internationale, et notamment dans le rapport de force avec Washington. Le temps où Deng Xiaoping se prêtait au jeu de la diplomatie des symboles en se couvrant d’un chapeau de cowboy (en 1979) est désormais bien révolu. Côté américain, les changements d’administration occasionnèrent également des différences de stratégie face à la Chine. Si on se limite à la dernière décennie, on voit ainsi que si la Chine s’impose comme une obsession chez les démocrates et les républicains, cette obsession est traitée différemment. Avec la stratégie du pivot, Barack Obama cherchait à renforcer le leadership américain en Asie, mis à mal par la montée en puissance chinoise. Mais tant le volet économique (le partenariat trans-pacifique, ou TPP, mal négocié) que le volet stratégique (des accords bilatéraux disparates avec des pays asiatiques, sans ligne directrice) furent peu couronnés de succès. Donald Trump balaya même l’héritage de son prédécesseur, en enterrant le TPP dès sa prise de fonction, et abandonna le principe d’un redéploiement stratégique, qui fut même mis à mal avec les critiques sur le partage du fardeau exprimées à l’encontre des alliés japonais et sud-coréen. Trump axa sa politique chinoise sur les « guerres commerciales », au risque d’ignorer les autres sujets de désaccord. Joe Biden semble de son côté décidé à étendre le domaine de la lutte avec Pékin, en gardant le cap sur les négociations commerciales, et en y ajoutant le volet stratégique (les tensions autour de Taïwan et le soutien de Washington à Taipei en sont les principales caractéristiques, mais les différends en mer de Chine méridionale figurent aussi au menu), et surtout de vives critiques du régime chinois sur le sort des minorités (Ouïghours surtout) et les droits de l’homme (Hong Kong en tête). La rencontre d’Anchorage en mars dernier, entre Antony Blinken d’un côté, Wang Yi et Yang Jiechi de l’autre, illustre ce rapport de force plus tendu que sous les administrations précédentes.

Le QUAD, alliance rassemblant États-Unis, Australie, Japon et Inde, a mis en place depuis quelques mois une stratégie dans l’espace indo-pacifique face à la puissance chinoise. Comment est-il perçu par cette dernière ?

Il convient d’abord de noter que sur le QUAD, comme d’ailleurs l’Indo-pacifique, c’est surtout le Japon d’Abe Shinzo (Premier ministre de 2012 à 2020) qui a joué un rôle central, le leadership américain étant plus effacé. Bien sûr, la Chine prend très au sérieux ces initiatives, comme tout ce qui est perçu comme dirigé contre elle. Elle s’inquiète aussi de voir le QUAD s’élargir à de nouveaux membres et constituer une sorte de front anti-chinois dans la région. Les hostilités à Pékin et à l’hégémon chinois qui se met en place sont nombreuses, et les dirigeants chinois le savent, aussi la méfiance est de mise. L’Indo-pacifique ne peut non plus laisser indifférent, d’autant qu’il est désormais partagé par un nombre grandissant de pays, dont la France. La route vers un hégémon chinois en Asie n’est pas un long fleuve tranquille. Il faut cependant faire la distinction entre la convergence d’intérêts qui se dégage de ces initiatives, et la convergence de valeurs qui fait défaut. D’abord, les membres du QUAD sont très déséquilibrés dans leurs moyens comme dans leurs ambitions, et s’ils se rejoignent sur leur inquiétude à l’égard de la Chine, ils se montrent par ailleurs très pragmatiques. Le Japon et l’Australie ont ainsi signé la création du RCEP (aux côtés de la Chine, mais aussi la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud et l’ASEAN) le 15 novembre dernier, posant les jalons du plus grand accord de libre-échange au monde sans que les États-Unis y soient impliqués, et sans l’Inde qui a refusé de s’y joindre. Cette dernière a cependant rejoint il y a quelques années l’Organisation de coopération de Shanghaï. Les rééquilibrages en Asie-Pacifique ne répondent pas tant à une logique de bipolarité (n’en déplaise au Pentagone) qu’à des intérêts nationaux et un très grand pragmatisme dans la manière de traiter avec la Chine.

La nouvelle administration de Joe Biden apporte-t-elle de la crédibilité aux États-Unis sur le continent asiatique ? La stratégie de stigmatisation américaine réussit-elle à affaiblir la Chine sur la scène régionale et internationale ?

La crédibilité se gagne, elle ne se décrète pas. Elle se gagne dans la durée, en particulier en développant une relation de confiance. Et elle se gagne en faisant la démonstration qu’elle peut être plus profitable que la concurrence. En clair, si Washington veut voir sa crédibilité renforcée en Asie-Pacifique, il va falloir convaincre les partenaires que les gains à coopérer avec les États-Unis seront plus importants qu’avec la Chine. Or, l’immense majorité des pays de la région a Pékin comme principal partenaire commercial, bénéficie de projets d’investissements chinois, et s’arrime à une dynamique régionale dont la Chine est aujourd’hui l’une des locomotives. Face à cela, les États-Unis restent un partenaire apprécié, mais pas une alternative.

Au niveau politico-stratégique, les États-Unis conservent dans de nombreux pays asiatiques un capital sympathie qui fait souvent défaut à la Chine. Mais sympathie n’est pas crédibilité, et cette situation se traduit par une utilisation de la relation avec Washington par des pays asiatiques pour disposer de leviers dans leur relation avec Pékin. Le principal risque qui se pose à l’administration Biden, au-delà d’un déficit de crédibilité que les atermoiements de ses prédécesseurs (et cette tendance fâcheuse à décortiquer quasiment tout ce que l’administration précédente a mis en place) ont considérablement renforcé, est de servir de faire-valoir aux pays asiatiques dans les agendas politiques qui leur sont propres, et ainsi de ne plus être en mesure de mettre en avant des objectifs stratégiques et économiques pensés à Washington.
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