ANALYSES

L’Amérique n’a jamais vraiment été une nation. Elle est une idée

Correspondances new-yorkaises
4 mars 2021


10 heures du matin. Le métro new-yorkais. Ligne N à hauteur de Canal Street. J’assiste à une scène assez surréelle qui serait comique si elle n’était tragique.

Un homme plonge la main dans le sac d’une dame d’une soixantaine d’années d’origine asiatique.

Presque immédiatement, deux flics en civil se jettent sur le gars – ils le filaient probablement depuis un bon moment déjà, dans l’espoir de le prendre en flagrant délit.

La dame, surprise, prend peur. Un des deux cops lui explique qu’ils ont besoin de son témoignage pour coffrer le pickpocket.

Elle ne comprend pas. Elle ne parle pas un mot d’anglais.

Dans le même temps, le second policier lit ses droits, ou quelque chose comme ça, au malfrat.

Il ne comprend pas. Il ne parle pas un mot d’anglais.

De là, la dame-victime hausse le ton et s’adresse avec véhémence aux deux flics. Les enguirlande-t-elle ?

Je ne sais pas, ils ne savent pas. Nous ne parlons pas un mot de mandarin.

D’ailleurs, est-ce du mandarin ?

La dame quitte le wagon. Les cops, gros jean comme devant, doivent laisser partir le pickpocket qui file sans demander son reste – d’un autre côté, même s’il avait demandé son reste, les policiers n’auraient sans doute pas compris. Ils ne parlent probablement pas un mot d’espagnol.

On peut bien sûr sourire à l’évocation de cette scène à laquelle j’ai assisté il y a quelques jours, puis passer à autre chose. On peut aussi y voir le reflet d’une Amérique en désespérance de cohésion. Une Amérique où circulent, au sein de communautés de plus en plus diverses et cloisonnées, des millions d’individualités sourdes les unes aux autres.

Il est loin le temps où les États-Unis pouvaient s’enorgueillir d’un multiculturalisme « heureux », contre-modèle séduisant d’une laïcité à la française jugée parfois trop contraignante.

À qui la faute ? Aux adversaires de la mixité, bien évidemment. Mais aussi aux laxistes, aux cupides, aux partisans du toujours plus, qui, tous, ont contribué à ce que ce multiculturalisme modéré et respectueux dont l’idée était que des gens provenant de cultures différentes puissent vivre en paix les uns à côté des autres, n’aboutisse pas et ne donne jamais jour au melting pot rêvé par Martin Luther King.

Que ce soit les politiques qui n’ont jamais légiféré afin que l’anglais soit inscrit comme langue officielle du pays, laissant ainsi un vide juridique qui a fait le bonheur des séparatistes de toutes sortes; que ce soit les leaders de certaines communautés qui, jaloux de leur pouvoir, ont tout fait pour isoler leurs gens de la culture dominante, les poussant à cultiver une forme d’imperméabilité aux « autres », le tout, aboutissant à voir des quartiers entiers – lorsque ce ne sont  pas des villes – bannir l’anglais au profit de l’espagnol, du mandarin, du russe ou du polonais; que ce soit les tenants du néo-libéralisme, obsédés par le profit à tout prix et aveugles aux répercussions sociologiques de leurs actes, qui se sont engouffrés dans la brèche en créant ou sponsorisant des centaines de chaines de télé communautaristes et en ouvrant des McDonald’s no inglès; que ce soit les responsables de l’éducation qui ont autorisé que dans des écoles publiques l’anglais ne soit pas enseigné, oui, tous sont en partie responsables de l’échec du multiculturalisme et de la désunion de la société américaine. Mais seulement en partie.

Car il y a une autre raison qui explique cet échec et cette désunion. Une raison fondamentale : l’Amérique n’a jamais vraiment été une nation.

L’Amérique n’a jamais vraiment été une nation, car elle ne s’est pas bâtie puis développée au cours des siècles autour d’un peuple et d’une culture, enracinés sur un lieu géographique précis. Elle a été construite par des colons venus de différents horizons, afin – parfois – d’y trouver refuge ou – le plus souvent – d’y faire fortune. Et cela, aux dépens de populations autochtones massacrées sans aucun état d’âme.

In fact, l’histoire de l’Amérique est la success story d’une colonisation qui a si bien réussi que la colonie est devenue autonome et s’est émancipée de sa mère patrie. Un peu comme si les colons d’Algérie avaient tué tous les Arabes, puis avaient largué les amarres avec la France.

Comment croire par ailleurs qu’il n’y ait jamais eu in the Land of the Free une réelle volonté de cultiver le vivre ensemble quand on sait que les paroles suivantes ont été prononcées par le grand Abraham Lincoln lui-même, le Zeus de la mythologie américaine, lors d’un discours à Columbus, Ohio : « Je dirai donc que je ne suis pas ni n’ai jamais été pour l’égalité politique et sociale des noirs et des blancs (…) il y a une différence physique entre la race blanche et la race noire qui interdira pour toujours aux deux races de vivre ensemble dans des conditions d’égalité sociale et politique (…) ».

Non, l’Amérique n’a jamais vraiment été une nation. Ainsi que l’avait fort bien compris Tocqueville, elle est une idée, une idée qui a donné naissance à un credo : adhésion à un système politique fondé sur la dignité essentielle de l’individu ; égalité fondamentale de tous les hommes (sic) ; droit à la propriété et à l’enrichissement – dans notre jargon actuel, nous appellerions ce dernier point le droit à l’ascenseur social.

Aujourd’hui, ce credo qui a si longtemps fédéré avec frénésie autour de la bannière étoilée les différentes communautés, ne signifie plus grand-chose et ne parle plus à grand monde. Dans un pays en crise depuis plusieurs décennies, où l’inégalité atteint des sommets, où les violences policières font partie du quotidien et où la démocratie se fragilise d’année en année, il n’est plus vraiment question de la dignité essentielle de l’individu ni de l’égalité fondamentale de tous les hommes. Quant à l’ascenseur social, il est en panne depuis les années 70 et on a perdu le numéro du dépanneur.

D’où le morcellement si rapide de la société états-unienne au profit d’un conglomérat de groupes ethniques et sociaux défendant leurs intérêts propres, car n’ayant plus de valeurs communes auxquelles se rattacher. Même les WASPs – White Anglo-Saxon Protestant -, débarqués avec le Mayflower et qui sont ce qui pourrait se rapprocher le plus d’un peuple américain originel, n’échappent pas à la règle et sont aujourd’hui divisés en de multiples chapelles irréconciliables. « Fous de Dieu » contre déistes et athéistes, pro-life contre pro-choice, pro-gun contre pro-gun control, pro-LGBT rights contre ultraconservateurs, etc.

Dans une Amérique où prolifèrent les sites de rencontres réservés à des personnes issues de la même classe sociale, ayant la même couleur de peau, le même niveau d’instruction ou encore la même sensibilité politique, chacun ne s’intéresse plus qu’à se rencontrer et à s’aimer lui-même à travers l’image-reflet de celui qui lui ressemble. Des micro-communautés composées de solitudes individuelles houellebecquiennes.

Pour conclure, je suis convaincu que si les États-Unis avaient été à l’origine une nation au sens traditionnel, un peuple solidement ancré dans une histoire, une culture et un espace géographique, comme l’Angleterre par exemple – et non « juste » une idée, un credo, un projet aujourd’hui vidé de sa substance -, un multiculturalisme de partage, paisible et sans excès aurait pu, au fil des immigrations successives venues se joindre à ladite nation américaine, s’y développer, résister aux extrémismes et donc y perdurer.

La dame de la ligne N du métro new-yorkais aurait peut-être alors compris les policemen et un pickpocket de moins serait en circulation.

Mais on ne refait pas l’histoire, et alors qu’en France, Jérôme Fourquet parle d’archipélisation de la société, ici, aux States, on en est presque déjà arrivé au stade de la désintégration.

PS :  Dans un tout autre registre et pour ceux qui s’intéresseraient à l’actualité brûlante du gouverneur de l’État de New York, Andrew Cuomo, accusé de harcèlement sexuel par deux femmes, et qui fait, depuis peu, l’objet d’une investigation du FBI pour avoir dissimulé les vrais chiffres de la pandémie de Covid-19, je renvoie à l’une de mes précédentes correspondances : L’Amérique, une reality show nation.

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Essayiste et chercheur associé à l’IRIS, Romuald Sciora vit aux États-Unis. Auteur de plusieurs ouvrages sur les Nations unies, il a récemment publié avec Anne-Cécile Robert du Monde diplomatique « Qui veut la mort de l’ONU ? » (Eyrolles, nov. 2018). Son dernier essai, « Pauvre John ! L’Amérique du Covid-19 vue par un insider » est paru en Ebook chez Max Milo en 2020.

 
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