ANALYSES

[L’Amérique post-Trump vue du campus] Cinq questions à Franz Baumann

Interview
15 décembre 2020
Entretien avec Franz Baumann, professeur invité à la New York University, ancien secrétaire général adjoint des Nations unies, réalisé par Romuald Sciora, essayiste, chercheur associé à l'IRIS.


« Vue du campus » est une minisérie de courtes interviews réalisées par Romuald Sciora, essayiste et chercheur associé à l’IRIS, auprès d’universitaires états-uniens. Chacun d’entre eux, via son champ d’expertise, tentera d’ici au 20 janvier 2021, jour de l’inauguration de la prochaine administration américaine, d’anticiper ce que sera la politique étrangère de Joe Biden.

Cette semaine, c’est Franz Baumann, qui enseigne les relations internationales à la New York University en tant que professeur invité, qui nous livre son analyse. Il est un ancien fonctionnaire allemand des Nations unies. Il a servi comme secrétaire général adjoint de l’ONU et comme conseiller spécial sur l’environnement et les opérations de maintien de la paix auprès du secrétaire général des Nations unies jusqu’à la fin 2015. Il vit aux États-Unis depuis plus de trente ans.

La victoire de Biden est-elle une très bonne nouvelle pour l’ONU, ou simplement une bonne nouvelle ?

Sans doute une bonne nouvelle, mais aucune raison de s’exciter, car l’âge d’or du multilatéralisme ne reviendra pas. Le président Trump n’a pas provoqué la crise du multilatéralisme, mais il l’a nettement amplifiée. Certes, l’administration Biden aura de meilleures manières, agira de façon plus professionnelle, sera plus généreuse financièrement (y compris concernant la restauration du financement pour l’UNFPA et l’UNWRA) et rejoindra l’OMS, l’Accord de Paris, le Conseil des droits de l’Homme et peut-être même l’UNESCO, mais les choses n’iront guère plus loin.

En 1945, le Sénat américain a approuvé la Charte des Nations unies avec un vote de 89 contre 2. Ce serait inconcevable aujourd’hui, tout aussi impossible que de convaincre les près de 200 pays du monde (contre 51 en 1945) de s’entendre sur une charte mondiale portant sur la sécurité et le progrès humain. Le grand nombre de pays, leurs capacités, leurs économies, leurs intérêts et leurs politiques divergents ne le permettraient pas. 75 ans après la fondation de l’ONU, la vision originale s’est estompée, les normes juridiques internationales s’estompent elles aussi et les politiques de pouvoir sont en hausse. « La jungle s’étend à nouveau », comme l’a judicieusement souligné Robert Kagan. Sous une présidence Biden, peut-être s’étendra-t-elle un peu plus lentement…

Que pensez-vous du choix de Linda Thomas-Greenfield comme nouvelle ambassadrice américaine auprès de l’ONU ?

L’ambassadrice actuelle et son prédécesseur, Jonathan Cohen, sont des militants du parti républicain sans aucune expérience en politique étrangère. Ils incarnent de manière provocante le mépris de Trump pour l’ONU et la diplomatie professionnelle. Dans un contexte américain où les nominations se font toujours par favoritisme, le choix d’une diplomate de carrière chevronnée, Linda Thomas-Greenfield, illustre le respect de Joe Biden pour l’Organisation des Nations unies et ses États membres. Cette reprofessionnalisation d’un poste clé est un changement plus que bienvenu. À l’ONU, c’est un vrai soupir de soulagement.

António Guterres est invisible sur la scène internationale. On a un peu l’impression qu’il est resté terré durant l’entièreté de l’ère Trump. Comment voyez-vous ses futures relations avec Joe Biden ?

Diriger les Nations unies est incroyablement difficile. Pourtant, pour un onusien comme moi, le manque de visibilité de Guterres est douloureux. Quel contraste avec l’énergie dont il a fait preuve lors de sa campagne pour obtenir le poste ! J’attendais un Secrétaire général qui aurait su habiter la fonction, rappeler les États membres à l’ordre quand nécessaire, qui aurait agi comme un vrai patron et su secouer une bureaucratie sclérosée afin de tenter de restaurer l’esprit originel d’une fonction publique internationale unique en son genre. Être un Secrétaire général digne de la fonction imaginée par les pères fondateurs de l’ONU suppose d’être indépendant, courageux, volontaire et charismatique, d’autant plus qu’il n’a ni force militaire ni ressources financières à sa disposition. Aujourd’hui, nous en sommes loin… Je m’attends à ce que le président Biden, conscient de l’outil formidable que peut encore être parfois l’ONU, exige une meilleure performance du Secrétariat général…

Que peut-on attendre de l’administration Biden concernant le changement climatique ?

Les études scientifiques confirment que la catastrophe climatique n’est pas une perspective lointaine, mais une réalité qui se rapproche chaque jour un peu plus. Après quatre années perdues et de nombreux retours en arrière insensés dans les domaines des politiques climatiques et environnementales, un leadership américain équilibré sera bien sûr un baume. Mais Biden n’a pas de majorité au Sénat et hérite de multiples calamités – sanitaires, économiques, sociales… – auxquelles il va devoir se consacrer immédiatement. Il est rassurant que son administration ait adopté le Green New Deal et soit décidée à investir dans l’énergie propre. Cependant, il y a un silence troublant quant au désinvestissement des combustibles fossiles. Le défi pour Biden, les États-Unis et le monde n’est pas seulement d’arrêter d’utiliser les combustibles fossiles, mais d’arrêter de les déterrer. J’espère que le nouveau président américain saura saisir le moment et reconnaître la gigantesque responsabilité historique des États-Unis dans la crise climatique…

Et pour ce qui est de celle du multilatéralisme ?

Le président Biden aidera sans aucun doute à rendre l’atmosphère un peu plus respirable. Avec un peu de chance, il établira un minimum de coopération internationale. Mais il ne faut pas attendre de miracle, l’ère de l’hégémonie américaine est révolue et les politiques étrangères d’acteurs telles que la Chine et la Russie répondent à des dynamiques internes et non à plus à celle d’un système multilatéral moribond.
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